Programme de la Société de la Révolution Internationale (1868)

dimanche 7 septembre 2008, par Bakounine

Ce texte semble être resté à l’état d’esquisse, je propose donc de le compléter par “Statuts secrets de l’Alliance : Programme et objet de l’organisation révolutionnaire des Frères internationaux (automne 1868)”.

 
 
Programme de la Société de la Révolution Internationale (1868)
 
Première Partie. Principes théoriques.

1. Négation de Dieu et du principe de l’autorité tant humaine que divine, ainsi que de toute tutelle exercée par des hommes sur des hommes - lors même qu’on voudrait exercer cette tutelle sur des individus majeurs mais privés d’instruction ou bien sur des masses ignorantes soit au nom d’une intelligence supérieure, soit même au nom de la raison scientifique, représentée ou bien par un groupe d’hommes - intelligences reconnues et patentées - ou bien par une classe exclusive quelconque et qui formeraient l’un ou l’autre une sorte d’ aristocratie de l’intelligence - la plus odieuse et la plus nuisible de toutes pour la liberté.

Note 1. La science positive et rationnelle est la seule lumière qui puisse induire l’homme à la connaissance de la vérité, et qui soit capable de régler sa conduite, aussi bien que ses rapports dans la société. Mais elle est sujette à erreurs, et ne le fût elle même pas, elle ne doit point s’arroger le droit de gouverner les hommes contrairement à leurs convictions et à leur volonté. Une société vraiment libre ne saurait lui accorder que deux droits, dont l’exercice pour elle est d’ailleurs un devoir : le premier c’est l’éducation et l’instruction des individus des deux sexes, également accessibles et obligatoires pour tous les enfants et adultes jusqu’à l’âge de leur majorité révolue (3) - âge où l’action de toute autorité doit cesser et secundo, c’est de faire pénétrer ses conceptions, ses arrêts dans toutes les convictions, au moyen d’une propagande absolument libre (4).
 

Note 2. En rejetant absolument, sous toutes ses formes possibles la tutelle que l’intelligence développée par la science et par la pratique des affaires, des hommes, et de la vie, auraient voulu exercer sur les masses ignorantes, nous sommes loin de nier leur influence naturelle et salutaire sur ces masses, - pourvu que cette influence ne s’exerce que d’une manière tout à fait simple, par l’action naturelle de toute intelligence supérieure sur les intelligence inférieures, et qu’elle ne soit revêtue d’aucun caractère officiel ni d’aucun privilège soit politique soit social, - deux choses, qui ne manquent jamais de produire,) d’un côté, l’asservissement des masses, et de l’autre, la corruption et l’abêtissement des intelligences qui en sont revêtues.
 

II.Négation du libre arbitre et du droit de la société de punir ; - tout individu humain, sans aucune exception, n’étant jamais rien que le produit involontaire de son milieu naturel et social. - Les quatre grandes causes de toute immoralité humaine sont :

1)l’absence d’hygiène et d’éducation rationnelles ;

2) l’inégalité des conditions économiques et sociales ;

3) l’ignorance des masses, qui en résulte naturellement, et

4) leur conséquence nécessaire - l’esclavage.

L’éducation, l’instruction et l’organisation de la société selon la liberté et la justice doivent remplacer la punition. Durant toute l’époque transitoire, plus ou moins longue, et qui ne peut manquer de suivre la révolution sociale - la société dans l’intérêt de sa propre défense contre des individus incorrigibles - non coupables, mais dangereux - ne leur appliquera jamais d’autre peine que celle de la mise en dehors de sa garantie et de sa solidarité - l’exclusion.

 
III. La Négation du libre arbitre n’est point celle de la liberté. La liberté est au contraire la conséquence nécessaire, le produit de la fatalité naturelle et sociale.
 
Note 1. L’homme n’est pas libre vis-à-vis des lois de la nature, qui constituent la base même et la condition absolue de son être. Elles le pénètrent et le dominent comme elles dominent et pénètrent tout ce qui existe. Bien ne saurait le instruire à leur fatale toute-puissance : toute velléité de révolte de sa part aboutirait à un suicide. Mais par une puissance, qui est inhérente à sa nature particulière et qui le pousse fatalement à réaliser, à conquérir les conditions de sa vie, l’homme peut et doit s’émanciper graduellement de l’obsession et de l’hostilité écrasante et naturelle du monde extérieur, soit physique, soit social qui l’entoure, par la pensée, par la science et par l’application de la pensée à l’instinct de vouloir - par son intelligente volonté. 

Note 2. L’homme est le dernier chaînon, le terme supérieur de la série non interrompue des êtres, qui, en partant des éléments les plus simples et [illisible] jusqu’à lui, constituent le monde connu. C’est un animal qui, grâce au développement supérieur de son organisme et notamment des son cerveau, est doué de la faculté de penser et de parler. Là est toute la différence qui le sépare de toutes les autres espèces d’animaux - ses frères aînés quant au temps, ses frères cadets quant à la capacité intellectuelle. Mais cette différence est énorme. Elle est l’unique cause de tout ce que nous appelons notre histoire et dont voici en peu de mots le résumé et le sens : l’homme part de la bestialité pour arriver à l’humanité, c’est-à-dire à la constitution de son existence sociale par la science, par la conscience, par son travail intelligent et par la liberté. 

  Note 3. L’homme est un animal social - comme le sont beaucoup d’autres animaux qui ont paru sur la terre avant lui. Il ne crée pas la société par un libre contrat, il voit en son sein et ne saurait vivre comme homme, ni même devenir un homme, ni penser, ni parler, ni vouloir, ni agir raisonnablement en dehors d’elle. La société constituant sa nature humaine, il en dépend aussi absolument que de la nature physique elle même, et il n’est pas de si grand génie qui n’en soit absolument dominé.

 
IV. La solidarité sociale est la première loi humaine ; la liberté voilà la seconde. Ces deux lois, se pénétrant mutuellement et inséparable l’une de l’autre, constituent toute l’humanité. La liberté n’est donc pas la négation de la solidarité, elle en est le développement et pour ainsi dire l’humanisation.

 
V. La liberté ce n’est point l’indépendance de l’homme vis-à-vis des lois fatales de la nature et de la société. C’est d’abord sa puissance d’émancipation graduelle de l’oppression du monde physique extérieur - par la science et par le travail intelligent ; c’est ensuite, son droit de disposer de lui-même et d’agir conformément à ses propres convictions et idées - droit opposé aux prétentions despotiques et autoritaires soit d’un autre homme, soit d’un groupe ou d’une classe d’hommes, soit de la société tout entière.

 
  Note 1. Il ne faut pas confondre les lois sociologiques, autrement appelées lois de la physiologie sociale et qui sont aussi fatalement obligatoires pour tout homme que le sont les lois de la nature physique elle-même, - étant en réalité des lois aussi physiques que ces dernières - il ne faut pas les confondre avec les lois politiques, criminelles et civiles qui sont plus ou moins l’expression des moeurs, des coutumes, des intérêts ainsi que des opinions qui, à une époque déterminée, dominent dans la société ou dans une partie, dans une classe de la société. Il est tout à fait naturel qu’étant reconnues par la majorité des hommes ou même par une classe dominante, elles exercent une puissante influence naturelle - bonne ou mauvaise, selon leur caractère particulier - sur chacun. Mais il n’est ni bon, ni légitime, ni juste, ni même utile pour la société elle même, que ces lois puissent s’imposer autoritairement ou violemment à quelque individu que ce soit, contrairement à ses convictions propres. - Ce serait un attentat à sa liberté, à sa dignité personnelle, à son humanité même.

 
VI. La société naturelle dans laquelle tout homme naît, en dehors de laquelle il ne saurait jamais devenir un homme intelligent et libre, ne s’humanise vraiment qu’à mesure que tous les hommes dont elle est composée deviennent de plus en plus, individuellement et collectivement libres.
 

 Note 1. Etre personnellement libre, signifie pour l’homme vivant au milieu de la société de ne plier ni sa pensée ni sa volonté devant aucune autre autorité que celle de sa propre raison et de sa propre conception de justice ; de ne reconnaître en un mot d’autre vérité que celle qu’il comprend, et de ne subir d’autre loi que celle que peut accepter sa propre conscience. Telle est la condition sine qua non de toute humaine dignité, le droit incontestable de l’homme - le signe de son humanité.

 Etre collectivement libre - c’est vivre ou milieu d’hommes libres et d’être libre par leur liberté. L’homme, avons nous dit, ne saurait devenir un être intelligent, doué d’une volonté réfléchie, et par conséquent ne saurait conquérir sa liberté individuelle en dehors et sans le concours de toute la société. La liberté de chacun est donc le produit de la commune solidarité. Mais cette solidarité une fois reconnue comme base et comme condition de toute liberté individuelle, il est clair que si un homme au milieu des esclaves, alors même qu’il serait leur maître, il sera nécessairement l’esclave de leur esclavage, et qu’il ne pourra devenir réellement et complètement libre que par leur liberté. Donc la liberté de tout le monde est nécessaire à ,a liberté ; d’où il résulte, qu’il n’est point vrai de dire que la liberté de tous soit la limite de ma liberté, ce qui [à qui] voudrait à une négation complète de cette dernière. Elle en est au contraire la confirmation nécessaire et l’extension à l’infini.

 
VII. Liberté individuelle de chacun ne devient réelle et possible que par la liberté collective de la société, dont par une loi naturelle et fatale, il fait parti.

 
  Note 1. La liberté comme l’humanité, dont elle est la plus pure expression, n’est point au début, elle est au dernier terme de l’histoire. L’humaine société, avons nous dit, débute par sa bestialité. Les hommes naturels et sauvages reconnaissent si peu leur caractère humain et leur droit naturel, qu’il commencent par s’entredévorer et malheureusement même aujourd’hui, ils n’ont pas cessé de s’entretuer. - La seconde période dans le développement historique de la société humaine est celle de l’esclavage. La troisième - au milieu de laquelle nous vivons celle de l’exploitation économique ou du salariat. La quatrième période - celle à laquelle nous tendons, et à laquelle, il faut du moins l’espérer, nous tachons, est celle de la justice, de la liberté dans l’égalité ou de la mutualité.

 
VIII. L’homme naturel ne devient un homme libre, il ne s’humanise et ne se moralise, ne reconnaît en un mot et ne réalise en lui-même et pour lui-même son propre caractère humain et son droit qu’à mesure seulement qu’il reconnaît ce même caractère et ce droit dans tous ses semblables. - Dans l’intérêt de sa propre humanité, de sa propre moralité et de sa liberté personnelle, l’homme doit donc vouloir la liberté, la moralité et l’humanité de tous.

 
IX. Respecter la liberté d’autrui est donc le devoir suprême de tout homme. - L’aimer et la servir - voilà la seule vertu. C’est la base de toute morale ; il n’en existe point d’autre.

 
X. La liberté étant le produit et la plus haute expression de la solidarité, c’est-à-dire de la mutualité, elle n’est complètement réalisable que dans l’égalité. L’égalité politique ne peut être fondée que sur l’égalité économique et sociale. La réalisation de la liberté par cette égalité - voilà la justice.

 
XI. Le travail étant le seul producteur de toutes les valeurs, utilisés ou richesses sociales, l’homme qui est par excellence un être social, ne saurait vivre sans travail.
 

XII. Seul le travail associé peut suffire à l’existence d’une société nombreuse et quelque peu civilisée. Tout ce qu’on appelle civilisation n’a pu être créé que par le travail associé. Tout le secret de la productivité infinie de l’humain travail, consiste d’abord dans l’application de l’intelligence plus ou moins scientifique, développée, et qui est toujours elle-même le produit d’un travail ultérieurement et contemporainement associé ; et ensuite dans la division du travail, mais en même temps aussi dans une certaine combinaison ou association du travail ainsi divisé.

 
XIII. Toutes les injustices historiques, toutes les guerres, tous les privilèges politiques et sociaux ont pour base et pour objet principal l’asservissement et l’exploitation d’un travail associé quelconque au profit à un travail forcé sans relâche, à l’ignorance et à une misère sans issue.

 
XV. La civilisation du petit nombre se trouve ainsi fondée sur la barbarie forcée du grand nombre. Les privilégiés de toute couleur politique et sociale, tous les représentants de la propriété sont donc, par la force même de leur position, les ennemis naturels, les exploiteurs et les oppresseurs des grandes masses populaire.

 
XVI. Le loisir - ce précieux privilège des classes dominantes - étant nécessaire au développement de l’intelligence, et une certaine aisance ainsi qu’une certaine liberté de mouvements et d’action étant également indispensables à celui des caractères - il est tout à fait naturel que ces classes se soient montrées d’abord plus civilisées, à un travail forcé sans relâche, à l’ignorance et à une misère sans issue.

 
XV. La civilisation du petit nombre se trouve aussi fondée sur la barbarie forcée du grand nombre. Les privilégiés de toute couleurs politique et sociale, tous les représentants de la propriété sont donc, par la force même de leur position, les ennemis naturels, les exploiteurs et les oppresseurs des grandes masses populaires.

 
XVI. Le loisir - ce précieux privilège des classes dominantes - étant nécessaire au développement de l’intelligence, et une certaine aisance aussi qu’une certaine liberté de mouvements et d’action étant également indispensables à celui des caractères - il est tout à fait naturel que ces classes se soient montrées d’abord plus civilisées, plus intelligentes, plus humaines et jusqu’à un certain point même plus morales que les masses. - Mais comme d’un autre côté le désoeuvrement ainsi que le privilège mollissent les corps, dessèchent les coeurs et faussent les esprits, en leur faisant aimer et poursuivre le mensonge et l’injustice, absolument compatibles avec leur intérêt exclusif, mais par là même contraires à l’intérêt de tout le monde, il est évident que les classes privilégiées ont dû tomber tôt ou tard dans la corruption et dans l’imbécillité, et dans la servilité. - C’est en effet ce que nous voyons aujourd’hui.
 

XVII. D’un autre côté l’absence totale de loisir et le travail forcé ont du nécessairement condamnés les masses à la barbarie. Le travail lui-même ne peut développer leur intelligence, car [on] leur ignorance forcement héréditaire, toute la partie intelligente de travail - les applications de la science, la combinaison et la direction des forces productives furent et se trouvent encore presque exclusivement réservées aux individus de la classe bourgeoise ; seule la partie musculaire, inintelligente, mécanique, rendre encore plus obéissante par la division du travail, fut abandonnée au peuple, - qui se trouve ainsi assommé, dans le plein sens de ce mot, par son travail quotidien.

 
 Eh bien, malgré tout cela, grâce à la puissance de moralisation qui est inhérente au travail, grâce encore à ce fait qu’en demandent justice, liberté et égalité pour lui même, le travailleur implicitement les demande pour tout le monde, car il n’existe point d’être humain qui soit plus indignement traité que lui - si ce n’est la femme et l’enfant peut-être ; - grâce enfin à ce qu’il n’a point usé et abusé de la vie et de que par conséquent il n’est point blasé, et qu’à défaut d’instruction il a du moins cet immense avantage que son coeur et son esprit vierges n’ont point été corrompus ni faussés par des intérêts égoïstes et par le mensonge intéressé ; - qu’il a conservé intacte toute l’énergie naturelle de son caractère - tandis que toutes les classes privilégiées s’affaissent, faiblissent et pourrissant, l’ouvrier seul croit en la vie - , seul il représente, aime et veut aujourd’hui la vérité, la liberté, l’égalité, la justice ; - à lui seul appartient l’avenir.

 
XVIII. Notre programme socialiste
Il exige et il doit exiger :

1. L’égalisation politique, économique et sociale de toutes les classes et de tous les individus humains sur la terre.

2. L’abolition de la propriété héréditaire.

3. L’appropriation de la terre - par les associations agricoles ; du capital et de tous les instruments du travail - par les associations industrielles.

4. L’abolition du droit patriarcal, du droit de la famille - c’est-à-dire du despotisme du mari et du père, fondés uniquement sur le droit de la propriété héréditaire. Et l’égalisation de la femme avec ceux de l’homme.

5. L’entretien, - l’éducation et l’instruction tant scientifique qu’industrielle, y compris toutes les branches de l’enseignement supérieur, égale pour tous les enfants des deux sexes, et obligatoires jusqu’à l’âge de la majorité révolue - aux frais de la société.

 
L’Ecole doit remplacer l’Eglise et rendre inutiles les codes criminels, les punitions, la prison, le bourreau et le gendarme.

 
 Le enfants ne sont la propriété de personne, ni celle de leurs parents, ni même celle de la société - ils appartiennent à leur liberté à venir. Mais cette liberté dans les enfants n’est point encore réelle ; - elle n’est qu’en puissance - la liberté réelle, c’est-à-dire la pleine conscience et la pratique de la liberté dans chacun, basée principalement sur le sentiment de la dignité personnelle et sur la justice, - cette liberté ne pouvant se réaliser dans les enfants que par le développement rationnel de leur intelligence, et par celui de leur caractère, de leur intelligente volonté. - Il résulte de là que la société, dont tout l’avenir dépend de l’éducation et de l’instruction des enfants, et qui a par conséquent non seulement le droit, mais le devoir de les surveiller - est le tuteur naturel de tous les enfants des deux sexes, et comme elle sera désormais le seul héritier, le droit d’héritage individuel devant être aboli - elle considérera naturellement comme un de ses premiers devoirs de fournir tous les frais d’entretien, d’éducation et d’instruction indistinctement pour tous les enfants des deux sexes, faisant abstraction de leurs parents et de leur origine.

 
 Le droit des parents devra se limiter à aimer leurs enfants et à exercer sur eux une autorité naturelle, en tant que cette autorité ne sera pas contraire à leur moralité, à leur intelligence et à leur liberté à venir - Le mariage politique et civil et toute intervention de la société dans les affaires de l’amour devant disparaître. - Les enfants appartiendront naturellement, non de droit, surtout à la mère, sous la surveillance intelligente de la société.

 
 Les enfants, à leur bas âge surtout, étant incapables de raisonner et de diriger leur conduite, le principe de tutelle et d’autorité, qui doit être absolument exclu de la société, trouve sa place naturelle dans leur éducation et dans leur instruction. Seulement ce doit être une autorité vraiment humaine et intelligente et qui absolument étrangère à toute réminiscence théologique, métaphysique, juridique, et partout de ce principe qu’aucun être humain n’est ni bon ni mauvais à sa naissance, et que le bien - c ;est à dire l’amour de la liberté, la conscience de la justice et de la mutualité, le culte ou plutôt le respect et l’habitude de la vérité, de la raison et du travail - ne saurait être développé en chacun que par une éducation et par une instruction rationnelles, fondées sur le respect manifeste et sensible, pratique et théorique à la fois de cette raison, de cette justice et de cette liberté - cette autorité, dis-je, doit avoir pour bût unique la préparation de tous les enfants à la plus complète liberté. Elle ne pourra arriver à cette fin, qu’en s’anéantissant elle même graduellement, faisant place à la liberté des enfants, à mesure qu’ils approcheront davantage de l’âge de la majorité.
 

 L’instruction devra embrasser toutes les branches de la science, de la technologie et de l’industrie humaine. - Elle doit être en même temps scientifique et professionnelle, générale obligatoirement pour tous les enfants, et spéciale selon les dispositions et les goûts de chacun ; afin que chaque jeune homme et chaque jeune fille sortis des écoles et reconnus majeurs et libres - soient également aptes à travailler de la tête et des mains.
 

 Une fois émancipés, ils seront absolument libres de s’associer pour le travail ou de ne point s’associer parce que du moment que le droit d’héritage sera aboli, et que la terre aussi bien que les capitaux seront devenus la propriété de la fédération internationale ou plutôt universelle des associations ouvrières libres, il n’y aura plus de place ni de possibilité de concurrence, c’est à dire d’existence pour le travail isolé.

 
 Aucun ne pourra plus exploiter le travail d’autrui - Chacun devra travailler pour vivre. Libre sera à chacun de [mourir] de faim en ne travaillant pas, - à moins qu’il ne trouve une association ou une commune qui consente à le nourrir par pitié. Mais alors probablement on trouvera juste de ne lui reconnaître aucun droit politique tant que, capable de travailler, il préférera la honte de vivre sur le travail d’autrui, tous les droits politiques et sociaux ne devant avoir d’autre base que le travail de chacun. D’ailleurs ce cas ne pourra arriver que pendant l’époque de transition, alors qu’il y aura encore naturellement beaucoup d’individus, issus de l’organisation actuelle de l’injustice et du privilège, et qui n’auront pas été élevés dans la conscience de la justice et de vraie dignité humaine, ainsi que dans le respect et dans l’habitude du travail. Vis-à-vis de ces individus, la société révolutionnaire ou révolutionnée se trouvera dans l’embarrassante alternative ou bien de les forcer au travail ce qui serait le despotisme - ou bien de se laisser exploiter par les fainéants, ce qui serait un nouvel esclavage et une source de corruption nouvelle pour toute la société.

 
 La fainéantise, dans une société organisée selon l’égalité et la justice - bases de toute liberté, - avec un système traditionnel d’éducation et d’instruction, et sous la pression d’une opinion publique, qui, ayant le travail pour principal fondement, méprisera les vauriens - deviendra impossible. - Devenant une très rare exception, elle sera considérée avec droit comme une maladie et sera traitée comme telle dans les hôpitaux.
 

 Seuls les enfants, jusqu’à ce qu’ils n’aient atteints un certain degré de force, et plus tard [autant] seulement, que cela sera nécessaire pour leur laisser le temps à s’instruire et pour n’être point [surchargés] de travail sans déshonneur et sans annoncer par là même leurs droits de citoyens libres.
 

XIX. Les ouvriers dans l’intérêt même de leur émancipation économique, radicale et complète devront exiger l’abolition entière et définitive de l’Etat avec toutes les institutions de l’Etat.
 

Note 1. Qu’est-ce que l’Etat ? C’est l’organisation historique des principes de l’autorité et de la tutelle, divines et humaines, exercées sur les masses populaires soit au nom d’une religion quelconque, soit au nom de l’intelligence exclusive et privilégiée d’une ou de plusieurs classes de propriétaires et au détriment des millions de travailleurs dont elles exploitent le travail associé et forcé. - La conquête, base première du droit de la propriété individuellement héréditaire, a été par là même celle de tous les Etats. - L’exploitation légalisée du travail des masses au profit [d’une] certaine quantité de propriétaires - dont le plus grand nombre fictifs, et seulement un petit nombre réels - sanctionnée par l’Eglise au nom d’une Divinité supposée et qu’on a fait toujours prendre le parti des plus forts ou des plus adroits - s’appelle le droit. Le développement de la richesse, du confort, du luxe et de l’intelligence raffinée et faussée des classes privilégiées - développement ayant pour base nécessaire la misère et l’ignorance de l’immense majorité des populations - s’appelle la civilisation - et l’organisation, la garantie de tout cet ensemble d’iniquités historiques - s’appelle l’Etat.
 

 Donc les ouvriers doivent vouloir la destruction de l’Etat.

 
Note 2. L’Etat, nécessairement fondé sur l’exploitation et l’asservissement des masses et comme tel, oppresseur et violateur de toute liberté populaire et de toute justice à l’intérieur, est forcement brutal, conquérant, pillard et carnassier à l’extérieur. - L’Etat, tout Etat - monarchie ou république - est la négation de l’humanité. Il en est la négation, parce qu’en se posant comme but suprême ou absolu ou patriotisme des citoyens - en mettant, conformément à son principe même, l’intérêt de sa [consécration], de sa puissance et de l’augmentation de cette puissance à l’intérieur aussi bien que de son extension à l’extérieur, au dessus de tous les autres intérêts dans le monde, il nie aussi bien les intérêts particuliers et le droit humain de ses sujets, que ceux des nations étrangères ; - il rompt par là même la solidarité universelle des nations et des hommes, - il les met en dehors de la justice, en dehors de l’humanité.

 
  Note 3. L’Etat est le frère cadet de l’Eglise. Il ne saurait légitimer son existence que par une idée théologique ou métaphysique quelconque. - étant contraire à la justice humaine, il doit bien se fonder sur la fiction théologique ou métaphysique d’une justice divine. - Dans le monde antique, l’idée même d’une nation ou de la société n’existait pas, - la société ayant été toute absorbée, envahie et dominée par l’Etat - et chaque Etat tirait son origine et son droit particulier d’existence et de domination d’un Dieu ou d’un système de Dieux quelconques, qui étaient censés être les protecteurs exclusifs de tel ou tel Etat. Dans le monde [inconnu], l’homme était inconnu, l’idée même de l’humanité n’existait pas. - Il n’y avait que des citoyens. C’est pourquoi dans cette civilisation, l’esclavage était un fait naturel et la base nécessaire de la liberté des citoyens.

 
 Le Christianisme ayant détruit le Polythéisme, et ayant proclamé un Dieu unique, force fut aux Etats de se rabattre sur les saints du paradis chrétiens ; - chaque Etat catholique eut un saint ou un certain nombre de saints- protecteurs et patrons de cet Etat - ses médiateurs auprès de Dieu, qui à cause de cela même a dû se trouver souvent dans un grand embarras. Chaque Etat en outre trouve utile encore aujourd’hui de proclamer que le bon Dieu le protège d’une manière exclusive et spéciale.

 
 La métaphysique et la science d’un droit fondé idéalement sur la métaphysique, et réellement sur les intérêts des classes propriétaires, - ont également chargé à trouver une base raisonnable pour l’existence des Etats. - Elles ont a recours à la fiction d’un consentement ou d’un contrat universels et tacites ; ou bien à celle d’une justice objective et du bien universel et public représentés, disent-elles, par l’Etat. - L’Etat selon les démocrates Jacobins a pour mission de faire triompher l’intérêt universel et collectif de tous les citoyens sur les intérêts égoïstes des individus, des communes et des provinces isolées. - C’est la justice et la raison de tout le monde dominant sur l’égoïsme et sur la sottise de chacun. - C’est donc la déclaration de la mauvaiseté et de la déraison de chacun au nom de la sagesse et de la vertu de tous. - C’est la négation réelle, ou ce qui veut dire la même chose, la limitation à l’infini de toutes les libertés particulières - individuelles et collectives - au nom de la soi-disant liberté de tout le monde - liberté collective et universelle, qui n’est rien qu’une oppressive abstraction, déduite de la négation ou limitation du droit de chacun et fondée sur l’esclavage réel de chacun. - Et comme toute abstraction ne saurait exister qu’autant qu’elle est soutenue par l’intérêt positif d’un être réel - l’abstraction de l’Etat représente en effet l’intérêt très positif des classes gouvernantes, possédantes, exploitantes et aussi nommées intelligentes, et l’immolation systématique des intérêts et de la liberté des masses asservies.

 
 Note 4. Le patriotisme - vertu et passion politiques ou d’Etat [note de Nettlau : fin du manuscrit au milieu de la page 16]
 
 
Notes du présentateur :

 
1) “Première partie”, mais il n’y a pas de “Seconde partie” car c’est un texte no achevé de Bakounine. La versión del CD-R, de Nettlauou d’une autre personne, est écrite en un français davantage oral qu’écrit.

 
2) Bakounine développe des idées semblables dans “ Statuts secrets de l’Alliance : Programme et objet de l’organisation révolutionnaire des Frères internationaux ” de la même année 1868 ; également en 1868, dans “ Notre programme ”, en russe, plus court. Les statuts de l’Alliance en Espagne de 1872 sont très différents, voir http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=668  .

 
3) “pour tous les enfants et adultes jusqu’à l’âge de leur majorité révolue”, visiblement Bakounine n’a pas revu son texte, d’où ce lapsus, je propose “pour tous les enfants jusqu’à l’âge de leur majorité ”.

 
4) Cette partie est peu compréhensible et je propose “est d’examinar toutes les convictions pour que ses conceptions pénetrent, au moyen d’une propagande absolument libre”en suivant la version russe “Programma obshestva mesdunarodnoy revoliutsii” (http://www.a-read.narod.ru/a-read.htm), publiée à Berlin en 1923 et reproduite dans “Materiali dlia biografii M. Bakunina” [materiaux pour une biographie de Bakounine], tome III.