Interview d’Apti Bisultanov, Berlin, 20.08.2008

dimanche 29 mai 2016, par Bisultabov Apti, Dobbers Günther, Tschepego Valentin

Nous remercions les camarades et amis Günter Dobbers et Valentin Tschepego pour ce précieux document. Loin de s’enfermer dans le ghetto du milieu se disant libertaire (où on croise souvent des personnes tout aussi autoritaires dans leur comportement et leur raisonnement que des marxistes léninistes ou des jésuites patentés et honorés en tant que tels), ils ont cherché -en dehors du ghetto- à mieux comprendre l’ex membre d’un gouvernement et l’ex responsable militaire tchétchène Apti Bisultanov.

Ce qui les a intéressé dans le parcours d’Apti c’est son refus des privilèges et son retour à la vie civile (sans doute aussi le fait qu’il n’ait pas participé à des massacres de civils). Un premier trait libertaire, complété par l’intérêt d’Apti pour les idées anarchistes liées aux traditions collectives du peuple tchétchènes. Une tradition (vu les exemples qu’il donne) où l’hospitalité prime sur les différences religieuses et politiques.

Bien entendu, Apti ne cache nullement sa foi musulmane, mais en même temps il s’intéresse bien davantage à cette foi comme idéal de vie et de mort, comme éthique qu’au rituel guindé, aux frontières sectaires entre tendances musulmanes „des stéréotypes et des mythes, qui d’une manière générale servent toujours des intérêts de la propagande ou sont utilisés par cette dernière, au profit de la politique actuelle. “ Là encore une vision libertaire.

Par contre, je regrette que la même conscience de l’impérialisme ex soviétique ne soit pas exercée sur tout le Caucase et en particulier le jeu US en Géorgie depuis une dizaine d’années. Les USA et la Russie n’ayant que le pétrole et les oléoducs en tête dans leur stratégie dans le Caucase.

Frank Mintz (23.IX 2008)

Interview d’Apti Bisultanov, Berlin, 20.08.2008 (Réalisée et traduite par Günter Dobbers et Valentin Tschepego)

Vous êtes avant tout poète. Quand vous avez pris les armes durant la guerre d’indépendance tchétchène contre la Russie, était-ce un acte de volonté de votre part, d’arrêter la poésie pour entrer dans la résistance et, entre autre, au gouvernement ? Décision de conscience ou volonté de pouvoir ?

AB C’était sans nul doute un acte de volonté et j’ai fait mon devoir. C’est ma conscience qui me l’a dicté. Et je suis d’avis que j’ai fait mon devoir dignement et honorablement. En ce qui concerne mon entrée au gouvernement pour ainsi dire, et que je sois devenu un homme de pouvoir, ou d’y avoir cherché un moyen de me réaliser ou de prouver quelque chose, je ne sais que dire : j’étais beaucoup trop populaire en Tchétchénie pour y prouver quoi que ce soit. Le cheminement de ma vie avait déjà été d’une grande intensité à ce moment-là. D’ailleurs depuis mon enfance j’ ai l’habitude, peu importe ce que je fais ou faisais, d’être un meneur.

Concernant des avantages matériels ou ambitions sur ce terrain, je ne puis que dire, qu’on ne s’aventure pas sur un navire en flammes pour des avantages ou l’intérêt matériel.

Durant tout le temps de l’existence de l’Etat tchétchène, je n’ai jamais reçu, et pour tout ce que j’ai pu faire, aucun salaire pour ces activités - y compris celle de ma fonction en tant que vice-président du gouvernement tchétchène. Et je peux dire aujourd’hui avec la conscience tranquille, que j’ai fait ce bout de chemin-là également en toute honnêteté. Et encore aujourd’hui des milliers de gens me sont reconnaissant pour mon travail et mon appui.

J’avais 18 ans quand l’Etat m’a déclaré "ennemi des soviets" et "nationaliste" pour les mêmes convictions, et j’avais 35 ans quand une bourse de l’université publique de Tchétchénie a été créée à mon nom. J’ai été professeur, rédacteur et agriculteur, mais toute ma vie je suis resté poète. J’ai considéré comme passagère toute autre activité en dehors de la poésie. Mais toute ma vie, aussi, j’ai été un soldat de la liberté tchétchène. Quoi que j’ai fait, dans quelque occupation que j’ai pu avoir, j’étais un soldat de la liberté. Mais je n’ai jamais été un laquais de la liberté.

Et quand je suis finalement entré dans le gouvernement tchétchène, et lorsque j’avais plusieurs ministères et départements sous ma garde, un travail très intense a été entâmé pour éliminer toute corruption dans les débuts. Il ya eu des efforts très sérieux et aussi de grands projets pour des réformes. Au final, je me retrouvais déjà à l’hôpital pour des raisons d’épuisement, au moment où la dite deuxième guerre de Tchétchénie a éclatée. Avec les dernières épargnes de famille j’ai acheté des armes et je suis parti directement de l’hôpital au front.

Pourquoi refusez vous toujours être qualifié d’homme politique ?

AB Parce que je vaux mieux en tant qu’être humain et poète qu’en tant qu’homme politique. Et parce que je sais ce qui est lié à ce terme dans le monde actuel : Je connais l’odeur de ce stéréotype. Moi j’ai fait mon devoir parce que j’y étais obligé, mais je n’ai jamais été un otage de la politique ou de la guerre, jamais je n’ai été otage, à part peut-être de la poésie, de l’amour de la beauté, ou de la passion éternelle pour la liberté et la lutte pour elle.

Comment voyez-vous la situation actuelle en Abkhasie et en Ossétie du Sud ; pourquoi ces peuples cherchent-ils la protection précisément de la Russie ?

AB En un mot, j’estime que la situation en Abkhasie et en Ossétie du Sud est à pleurer. Le Caucase se trouve en état d’occupation depuis si longtemps et il y a tant de conflits entre les peuples du Caucase, tant de discordes et de méfiances mutuelles ont été semées par l’Empire russe. Tout ce qui peut être détestable et répugnant, tout ce qui sent l’odeur du sang a été porté en ces terres par l’empire de Russie. Et ce que nous voyons aujourd’hui avec l’exemple de l’Abkhasie et de l’Ossétie du Sud - et qui de toutes manières traîne une histoire particulière derrière soi - est le résultat global de l’occupation effrontée par la Russie datant d’il y a au moins dix ans, faite au mépris de la communauté internationale. Aujourd’hui on se trouve devant le résultat de gigantesques manipulations des services secrets russes, un travail de titan de l’Empire russe. On pourrait trouver encore beaucoup de raisons, mais tout ce qui a été fait en Abkhasie et en Ossétie du Sud a été fait dans le but d’empêcher que le Caucase ne se détache de l’empire russe.

Aujourd’hui le revanchisme de la Russie atteint des sommets : elle a le culot de faire son jeu sur le territoire du Caucase, à une douzaine de kilomètres seulement de la capitale géorgienne Tiblissi, elle maneuvre ses chars et lance des attaques aériennes sur des villes géorgiennes. Et les Russes osent prétendre qu’ils sont obligés d’agir de la sorte, car ils seraient les garants de la sécurité pour les peuples du Caucase. Le bourreau prétend être le garant des victimes, je n’ai pas d’autre commentaire à faire. Et bien sûr ce qui se passe aujourd’hui sur le territoire de l’Etat géorgien, et particulièrement en Abkhasie et Ossétie même, mais aussi plus généralement dans toute la région du Caucase, est une suite de série de graves erreurs de la part des peuples caucasiens, résultat des manquements ou de la trahison directe envers les peuples en ce qui concerne les soit-disant leaders de la région du Caucase.

Et à propos de l’Abkhasie - à l’époque de l’effondrement de l’empire soviétique, quand la Tchétchénie représentait l’avant-garde du combat pour la liberté du Caucase, j’ai été moi-même témoin : presque quotidiennement j’ai vu et entendu comment les dirigeants abkhases, Ardsinba et beaucoup d’autres qui se trouvaient très fréquemment à Grozny, demandaient à leurs frères tchétchènes de voler à leur secours. Ils nous imploraient, en appelaient à la liberté du Caucase, l’honneur et la dignité, déclaraient sans ambiguïté aucune, qu’ensemble nous ferons la libre Confédération Caucasienne. Ils prétendaient vouloir se libérer pour constituer leur part d’une Confédération caucasienne libre. Et sur la base de cette propagande, en raison de cet appel à l’aide, tout naturellement des volontaires de Tchétchénie sont allés en Abkhasie pour la défense de la Confédération caucasienne, ils y ont combattu et ils y sont morts. Au final, à peine les troupes russes arrivées en Tchétchénie, l’Abkhasie a déclaré sans ambiguïté et sans scrupules, qu’elle voulait intégrer la Fédération russe et alors a commencé cette politique d’alliance avec la Russie. Ces décisions-là sont vides de toute conscience et elles sont inacceptables pour les Tchétchènes. Ces décisions ne sont ni caucasiennes ni fraternelles.

Je peux donner un exemple issu de l’histoire. Pendant la révolution bolchévique en Russie, au début des années vingt, lorsque se présenta également la possibilité dans la région du Caucase de créér un Etat pour ainsi dire libre, des évènements tumultueux eurent lieu. Quand les troupes de Dénikine envahirent le territoire de la Tchétchénie, quelques combattants de l’armée rouge en retraite se cachèrent dans la cité de Goity. Et l’immense armée de Dénikine arriva et encercla ce village. Ils donnèrent un ultimatum : livrez-nous les rouges, les ennemis de la Russie, ces gens sans Dieu car nous n’aurons rien à vous reprocher et nous partirons en paix.

Mais les Tchétchènes répondirent : "Nous ne savons pas ce qu’ils sont, qu’ils soient rouge ou blanc, clairs de peau ou foncés. Ils sont venus dans nos foyers et ils en sont les hôtes. Nous ne les livrerons pas." Et ils relevèrent le défi d’un combat totalement inégal, à la suite duquel cette cité a été anéantie presque entièrement. Lors des combats des centaines de villageois ont péri. Les Tchétchènes ne prennent pas de décisions par intérêt matériel ou qui nuiraient à l’éthique, l’honneur et la dignité humaine.

En prenant un autre fait : Quand le président légitime de l’Etat géorgien, Zwiad Gamsachurdia a été renversé en bafouant toutes les règles, quand le monde entier l’a trahi, la Tchétchénie, qui se trouvait à l’époque dans des conditions des plus difficiles, déclarait qu’elle accueillerait Zwiad Gamsachurdia dans son pays. On lui donna le droit d’asile, on le protégeait de toute persécution et on l’a enterré en terre tchétchène. Et ça me remplit de fierté. Mais il se passe aussi des choses, comme le fait actuellement l’Abkhasie, comme les choses se font en Ossétie du Sud. Jugez-en par vous-même.

Vous êtes aussi un musulman croyant, que pensez vous de l’ "islam politique" ? Pourquoi les jeunes Tchétchènes se sentent attirés par une interprétation fondamentaliste et dogmatique, alors que dans l’histoire de leur culture des interprétations plus "libres" ou "libérales" prévalaient ?

AB D’une part je pense que toutes les considérations tels que fondamentalisme ou islam libéral, islam traditionnel et ainsi de suite tous sont des stéréotypes et des mythes, qui d’une manière générale servent toujours des intérêts de la propagande ou sont utilisés par cette dernière, au profit de la politique actuelle. Voilà pour cette partie. L’islam et la croyance en Dieu ne font qu’un et les diviser en stéréotypes c’est très relatif et peu naturel. D’autre part, l’histoire de l’humanité démontre, que chez les gens ou les peuples qui particpent à une guerre, la foi prend le dessus sur toute autre considération. Les sentiments religieux sont renforcés, la croyance se purifie pourrait-on dire, mais dans tous les cas et exprimé très simplement : L’homme en guerre est très proche de la mort. Et un homme qui se sent proche de la mort commence en son âme à se rapprocher de Dieu. L’espoir du salut par Dieu prime et prévaut dans son existence. Et si on prend pour exemple la résistance tchétchène en général y compris les nouvelles générations de Tchétchènes, je ne peux que retourner la question : que peuvent-ils espérer d’autre que l’aide du tout-puissant ? Peuvent-ils avoir confiance dans le droit international, les lois et conventions ou la communauté internationales ? L’évolution intérieure de la résistance tchétchène est aussi le résultat de la trahison par la communauté internationale, et de la politique dans son ensemble. Quand dans ce monde on ne laisse plus rien à un être humain, plus de droit sur cette terre, ni même celui d’exister, alors à qui doit-il faire appel et à quoi doit-il croire ?

Naturellement, par les crimes absolument cruels et cyniques que la Russie commet contre le peuple tchétchène, il était inévitable que de nouvelles générations grandissent avec une prédisposition à des actions extrêmes, sans croire aux lois ou droits internationaux, en étant prêts à aller rencontrer la mort avec leur croyance dans le tout-puissant. Cela a duré trop longtemps, des Tchétchènes ont été tués trop ostensiblement, trop cyniquement. Trop grande a été la trahison commise contre eux. C’est pourquoi nous avons affaire aujourd’hui aux conséquences de toutes ces évolutions et transformations qui ont eu lieu dans le Caucase et en Tchétchénie.

Je voudrais ajouter à la question ma position face à l’islam politique et pourquoi la jeune génération tend à cet islam-là, j’aimerais dire que d’une part durant une guerre l’homme est proche de Dieu. Proche de Dieu déjà pour la seule raison d’être proche de la mort. C’est une forte réalité objective dans toute guerre ou catastrophe dans le monde. Et d’autre part je ne supporte globalement pas de telles formules comme islam politique, islam liberal - absolument pas. Pour toute religion ou toute forme de croyance je les tiens pour des stéréotypes et des mythes, qui trouvent leur source dans la méconnaissance du sujet. Et enfin je supporte mal qu’on parle d’islam politique parce que c’est mal formulé dans le principe, car la composante politico-sociale fait partie des bases de l’islam. Et on ne peut pas dire que tel islam deviendrait politique, un autre non. Cela n’existe pas. Selon les circonstances, la situation et le contexte, une des composantes basiques de l’islam arrive a une position dominante. Pour retourner au fond de la question : c’est encore de la méconnaissance du sujet. Qu’est-ce que l’Oumma ? Il y a une notion de l’Oumma ou du prophète Mohammed qui signifie l’unification de toutes les parties de la vie dans la foi. Ce qui est basique c’est que le societal, le personnel, le spirituel, tout est en union. Ce que je veux dire, l’islam comme parole révélée, comme doctrine est prédéfinie, c’est écrit ainsi dans le Coran, pour toutes les parties de la vie.

J’ajoute encore que l’islam reprend une attitude aussi radicale à chaque fois qu’il fait face à l’occupation. Il y a un commandement pour chaque musulman, une obligation directe de combattre quand son territoire est occupé, de mourir, de "faire ce qu’on te fait". Et dans ce dernier cas, sans même considérer la radicalisation ou la transformation à l’intérieur de la résistance tchétchène, je peux dire sans ambiguïtés pour moi et constater devant tout le monde, que les Tchétchènes mènent la guerre sur leur propre terre, ils livrent une guerre défensive, et jusqu’au jour d’aujourd’hui les Tchétchènes ne se sont fait remarquer nulle part par une participation aux brigades internationales. Et cela dépend par quel côté on veut l’évaluer ou juger. Si on le considère sous des aspects tels que notre compréhension, disons une compréhension à l’occidentale sous un concept moderne, vu sous l’angle des conditions socio-politiques, il s’agit-là avec la lutte du peuple tchétchène d’une guerre de libération nationale, une lutte pour la liberté, un combat pour sa propre société et pour son état propre. Et suivant l’islam il s’agit d’un djihad défensif. Ce dernier est décrit dans le Coran comme une loi impérative et inconditionnelle.

L’histoire du Caucase n’a jamais abouti à la création d’un état, et les sociétés caucasiennes (ou peuples) n’ont jamais développé des structures étatiques propres. Que pensez-vous de l’anarchie en général et de "l’anarchie dans le Caucase" en particulier ?

AB C’est la question la plus intéressante. Dans différentes régions et sociétés du Caucase l’histoire de cette question a laissé des empreintes différentes. Et pourtant je peux dire concernant les Tchétchènes, que nous avons affaire ici à un peuple et une société qui a fait preuve de l’exemple rare, de réaliser une structure étatique sans appareil de pouvoir, dans lequel les relations humaines dans la société furent réglées par les institutions de la société. Et dans ce sens je pense que la société tchétchène a des points très en communs ou du moins de contact avec les idées de l’anarchisme. C’est aussi une autre preuve, que la notion actuelle de l’Etat est également devenu un stéréotype, de manière générale on pourrait dire que l’Etat en tant que notion n’est pas encore épuisé. Et dans ce processus beaucoup d’expériences sont et seront à prendre en compte pour la création de nouveaux contrats sociaux, globalement dans le monde.

C’est bien pour cela qu’on pourrait expliquer, que les Tchétchènes rejettent "dans le sang" toute forme de totalitarisme et d’autoritarisme. Ils ne le supportent pas et sont toujours prêts à résister contre ceux-là ou à se jeter dans le combat. C’est aussi l’explication principale pour un conflit si acharné et de longue durée, durant déjà plusieurs siècles entre la Russie et la Tchétchénie.

Quand on prend le moment historique où la Russie apparaît dans le Caucase et même jusqu’à une date très récente, la Russie alors était une société de servitude, où les hommes appartenaient à d’autres hommes tel le bétail, où l’être humain s’achetait et se vendait, où on pouvait être puni sans la prise en compte d’aucune règle - et c’était une normalité absolue pour cette société. De l’autre bord, les Tchétchènes sont diamétralement l’opposé. Chez eux, historiquement, les différences de classe n’existaient pas, il ne pouvait pas y en avoir, telle que la société tchétchène fonctionnait. C’était une société d’hommes libres, où l’honneur, la liberté et la dignité de l’homme étaient placés par-dessus tout. Et ce conflit s’étend sur plusieurs siècles. Il y a des travaux très intéressants réalisés par des politologues tchétchènes sur ce champ, le champ de la culture traditionnelle tchétchène, surtout la culture politique de la société tchétchène ainsi que le fonctionnement d’une société tchétchène libre, partant de la manière de voter pour les élections tchétchènes jusqu’à l’administration et ses structures. D’après ma connaissance jamais personne n’a fait le lien avec les idées de l’anarchisme, alors que ce serait très intéressant.

Concernant ma relation personnelle avec l’anarchisme. J’ai déjà dit que je n’ai pas rencontré d’oeuvres de chercheurs où la formule caucasienne de la société et ses structures serait comparée aux idées de l’anarchisme. C’est un moment intéressant. Sous un autre angle cela m’intrigue qu’aucun des grands théoriciens de l’anarchisme n’ait trouvé, à ce jour, l’intérêt de faire cette comparaison. Je ne peux prétendre bien connaître l’anarchisme, mais plus j’apprends à le connaître, plus je me convainc, que l’anarchisme est l’alternative non obtenue, non réalisée de la structure sociétale de l’être humain, ainsi que du développement du monde social. Une alternative, qui si elle était acquise, rendrait le monde plus harmonieux. C’est tout ce que je peux en dire pour le moment.

Mais dans tous les cas, et je peux le dire très clairement et en toute honnêteté, les anarchistes ont pour proches - les Caucasiens. Historiquement, dans leurs convictions et suivant les structures de leurs sociétés, dans toutes ces fonctions et d’après tous ces critères. Et de ceux-là les Tchétchènes leurs sont les plus proches.

Regrettez-vous votre passé ou prenez vous des distances ? Vous avez dit "Dans ce monde je suis du côté de la vérité." Par cette phrase vous devez vous heurter aux intellectuels occidentaux modernes, non ? Partisan de la vérité : la liberté est-elle partisane ?

AB Je ne peux que dire une chose, j’ai eu une très belle vie et j’ai la conscience tranquille. J’ai connu la vérité et je ne regrette rien. Je suis fier de moi et de mes compagnons de combat.

Dans ce monde je suis du côté de la vérité, en effet, et c’est une chose que j’ai appris entre autres chez les grands penseurs occidentaux - ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui. Je n’y vois aucun problème. La vérité est toujours apparente, visible. De nos temps c’est à la mode d’embrouiller ceci avec toutes sortes de démagogie. Je suis quelqu’un pour lequel tout ceci est une question morale. Un être libre n’a pas de choix, sauf celui d’être libre. Et un homme digne, animé et honorable ne peut pas rester sur une position neutre face à la vérité et la justice.

Tout un chacun devra prendre sa position et la définir. Non ce n’est pas pathétique. Ce n’est ni plus ni moins une perception naturelle du monde. Je ne peux que répéter, ce que j’ai déjà dit : malgré les épreuves que mon peuple doit endurer, malgré la situation catastrophique des Tchétchènes dans ce monde - nous les Tchétchènes n’avons pas besoin de partisans des Tchétchènes, mais des partisans de la vérité ! Et dans ce cas précis il est perceptible au regard de tout le monde que les Tchétchènes ont un droit qui leur revient du tout-puissant de créér un état propre de libre existence, un droit de se trouver une place dans ce monde. Et l’Empire russe mène contre ce droit tchétchène une guerre totale, une guerre d’extermination de ce peuple comme elle le faisait il y a un siècle. Et dans ce cas je suis du côté de mon peuple, non pas parce que je suis Tchétchène, mais parce que dans ce cas la justice est du côté des Tchétchènes.

Enfin, un homme libre c’est quelqu’un qui connaît la vérité et n’est pas dépendant des circonstances extérieures. Si on veut le généraliser : la vérité a toujours un point de vue, mais les hommes souvent n’en ont pas.

Qu’en est-il de votre statut de réfugié dans l’union européenne ?

AB A propos de mon statut je ne peux dire ici que j’ai obtenu l’asile politique en Allemagne il y a un an. Et le scandale qui fut lié à cela, c’est à dire qu’on m’a refusé le droit d’asile politique (le statut de réfugié politique) dans un premier temps, et qu’on ait cherché à me faire passer pour un criminel de guerre et un risque pour la securité nationale de l’Allemagne, eh bien, cela a disparu aussi rapidement et bizarrement comme c’était apparu. Il n’y a même pas eu de procès. Et pourquoi ? Ceux qui en étaient à l’initiative n’ont qu’à en juger eux-mêmes. Franchement, j’ai attendu ce problème avec beaucoup de sérénité, cette question comment quelqu’un pourrait juger de mon statut dans ce monde, mais en même temps dans cette première décision prise contre moi tout était très clair. C’était une décision politique, une décision commanditée et tout ce que cela contenait n’était pas dirigé personnellement contre moi, parce que contre moi personnellement rien, aucun grief n’a été porté. Tout était monté contre la résistance tchétchène et de toute pièce dans le genre et d’un niveau "Une commère sur le marché aurait dir que ...". C’était ridicule, de lire tout cela ou même d’y penser. Et je trouve très curieux, toujours et encore, comment une institution si sérieuse peut porter des jugements tellement peu sérieux sur n’importe quel évènement, ou décider du sort des gens.

A l’Ouest les Caucasiens ont des difficultés à se faire reconnaître comme réfugiés, à l’Est ils sont souvent victimes d’agressions de l’extrème-droite. S’ajoute à ça la réputation de gangster ou escroc, de bandit ou de poseur de bombes. Les Caucasiens dans ce monde - persécutés et privés de tout droit ?

AB Les Tchétchènes et Caucasiens restent effectivement des parias dans ce monde. Je dirais que parmi tous les "sans droits" ce sont les gens les plus en difficulté ou en situation précaire. De la Russie je ne parlerai même pas. La Russie a un Etat où le pouvoir se maintient par la ruse et la manipulation et qui suscite dans sa sociéte les sentiments les plus bas et les plus répugnants, la haine de l’autre, la haine raciale. C’est une société et un état où la plèbe des rues agresse et tue démonstrativement des gens au grand jour, pour la seule et unique raison qu’ils ont une autre couleur de peau, une autre apparence ou qu’il puisse paraître qu’ils sont d’une croyance différente. Il n’y a plus rien à commenter ici. C’est une société d’un fascisme croissant. Mais aussi, en Europe et le monde actuel en général, les Caucasiens, et en première ligne les Tchétchènes, sont rejetés et sans droits. Les exemples vont par milliers, on pourrait remplir des chroniques rien qu’en prenant l’exemple des réfugiés tchétchènes.

Que pensez-vous des tentatives récentes de l’union européenne avec Sarkozy à la tête, pour obtenir un armistice ou un cessez-le -feu dans le Caucase ?

AB Je n’en pense rien. Je vois pour la énième fois que ces efforts sont dirigés vers une occupation du Caucase par la Russie qui serait inscrit par les lois, et dans ce cas de l’occupation de la Géorgie. Il n’y a pas de position claire, et notamment concernant la vérité. Et toute tentative sans une telle position ne pourront jamais aboutir à quelque chose de positif. C’est malheureusement trop ostensible que l’Europe n’a pas de position digne et courageuse à ce propos. L’absence règne. Donc tous ces efforts ne sont que du bluff, pour tranquiliser sa conscience ou bien même pour manipuler. Et pour moi cela est sans intérêt. Que doit-on faire dans le Caucase et qui faut-il soutenir ?

AB Dans le Caucase il faut soutenir les Caucasiens. Et pour cela il faudrait, en premier lieu, arrêter de voir le Caucase à travers le mythe et les stéréotypes, ce qui veut dire reconnaître la vérité du Caucase. De toute façon la source de tous les problèmes du Caucase, la cause réelle c’est le problème de la Tchétchénie. Pour que le Caucase devienne libre, il faudrait reconnaître l’Etat tchétchène. Mais la question en elle-même me pose un problème. Non pas parce qu’elle serait compliquée, mais parce qu’elle est peut-être bizarre dans son manque de substance. Difficile dans ma conscience, parce que je ne vois pas de volonté réelle de la part de l’Europe ou quelque tentative réelle à l’intérieur des sociétés européennes de chercher la vérité ou la justice, ou d’occuper une position en vue du Caucase. C’est pourquoi la question apparaît difficile à ma conscience, difficile, sachant que le présent est vide et l’avenir vague.

Même si cela paraît étrange à certains, pour qu’il y ait la justice au Caucase ou une mise en marche positive vers la libération du Caucase, la Tchétchénie doit être reconnue par la communauté internationale. Le Caucase est un ensemble et il faut arrêter de le diviser artificiellement en régions du sud, de l’ouest, du nord ou de l’est. Des millénaires durant, les Caucasiens ont vécu sans ces frontières et limites et ils pourront encore vivre des millénaires en communauté libre. Inch Allah !

Et le plus élémentaire dans l’immédiat, c’est que la Géorgie doit être acceptée par l’OTAN. Et l’Europe doit activement entrer dans le Caucase. Il faut arrêter de se mentir, prétendant qu’il y aurait la démonstration de réelles initiatives. Ces initiatives et efforts qui font carence de tout positionnement élémentaire face aux évènements actuels, ne font que donner la nausée. Et tout le monde le sait bien.

Sans décolonisation du Caucase il n’y aura pas de décisions stabilisantes et positives à long terme. Je n’y crois pas, c’est impossible, car le facteur déstabilisant est l’Empire de Russie même. Et cet empire doit tout simplement se retirer. C’est fondamental. L’avenir du Caucase est lié de manière inextricable à la déconolisation du Caucase. Et pour qu’il y ait une évolution libre et confédérale commune dans ce sens c’est l’Europe qui doit arriver jusqu’ici en fin de compte. Mais pour l’instant, alors que l’Europe reste assise quelque part, la Russie a même occupé de manière effrontée la Géorgie reconnue par l’ONU, je ne parle même pas de l’Abkhasie ou de l’Ossétie du Sud. C’est le territoire même de la Géorgie qui est maintenant occupé. Pour trouver une solution aux problèmes du Caucase, il faut commencer à le décoloniser. En ce sens, la communauté mondiale a tout le pouvoir entre ses mains et elle pourrait le faire. Il ne manque que le courage élémentaire et une volonté vraiment honnête.