Nestor Makhno : Une deuxième lettre à Malatesta

samedi 1er novembre 2008, par Makhno Nestor

Document de l’excellent site

http://www.nestormakhno.info/french/makhno2malatesta.htm

Source et remerciements au CIRA (Centre international de recherches sir l’anarchisme) de Lausanne.

Nestor Makhno : Une deuxième lettre à Malatesta

Cher camarade,

J’ai voulu lire la traduction russe de votre lettre avant de vous répondre à mon tour. Vous disiez, dans cette lettre, qu’avant d’engager une discussion à la
quelle, d’ailleurs, je n’ai pas pensé, vous voudriez bien que je vous fasse connaître quelles sont mes conceptions anarchistes. Je vais donc vous expliquer
ces conceptions, en même temps que les causes auxquelles j’attribue la faiblesse de notre mouvement.

Comme n’importe quel anarchiste, je nie l’autorité en général, je suis adversaire de toute organisation fondée sur le centralisme, je ne reconnais ni l’Etat ni son appareil législatif, je suis l’ennemi convaincu de la démocratie bourgeoise et de son parlementarisme - considérant cette forme sociale comme un obstacle à la libération des travailleurs - en un mot, je m’élève contre tout régime basé sur l’exploitation des travailleurs.

L’anarchisme m’apparaît donc comme une doctrine social-révolutionnaire dont doivent s’inspirer exploités et opprimés. Or, actuellement, l’anarchisme n’est
pas, à mon avis, en possession de tous les moyens qui lui sont nécessaires pour mener à bien une action sociale ; de là le marasme dans lequel il se débat. On
ne remédiera pas à cela en restant dans le vague.
On peut comprendre comme l’on veut ; pour ma part, je crois que les anarchistes ne doivent pas avoir peur d’abandonner leurs positions traditionnelles en tirant
les conclusions logiques qui découlent de la pensée de nos théoriciens. Par exemple, une question se pose : Est-il nécessaire que l’anarchisme - et, par suite, la masse des travailleurs révolutionnaires - prévoit des organisations permanentes destinées à assurer les fonctions sociales utiles que l’Etat actuel
assume aujourd’hui et qui doivent être l’outil à l’aide duquel on pourrait créer une politique pratique conforme à l’idéal anarchiste ? Ou bien ce rôle incombera-t-il aux syndicats ouvriers et aux coopératives agricoles ou autres dans leur forme présente influencés idéologiquement par des groupes d’initiative
anarchiste du type actuel ?

Je suis porté à croire que même une fois cette question primordiale résolue par les anarchistes, d’autres problèmes d’une importance aussi considérable se
poseront à notre mouvement.

Les anarchistes doivent, en particulier, bien saisir ce que Kropotkine entendait par l’ « institution sociale de droit coutumier », afin de déterminer de façon
concrète et d’une manière adéquate à notre époque la nature de ces institutions dont la parenté avec l’anarchisme n’a pas besoin d’être prouvée.

Ces déductions seront d’une importance capitale, non seulement pour les masses révolutionnaires en général, mais aussi pour les anarchistes en particulier, car
n’oublions pas que le 90 % parmi nous n’ont jamais réfléchi à ces questions ; du moment que Malatesta ou Faure ou un autre parmi nos vieux camarades n’abordent
pas ces problèmes et ne disent rien de la situation déplorable de notre mouvement, ces camarades en déduisent que tout va bien et que les anarchistes
sont prêts à jouer dans la révolution de demain le rôle destructif et constructif indispensable. Pourtant, la réalité est autre : d’année en année, notre mouvement perd son influence parmi les travailleurs et, en conséquence, s’affaiblit. Il est vrai que certains théoriciens « dans notre milieu russe en particulier, disent que la force de l’anarchisme réside dans sa faiblesse et sa faiblesse dans sa force », de sorte que l’on n’a pas à s’inquiéter si les organisations anarchistes perdent leur influence... Mais, à l’examiner d’un peu près, cette affirmation apparaît tout à fait stupide, c’est tout juste une formule de casuistique propre à satisfaire les bavards quand il s’agit
d’expliquer la situation réelle de l’anarchisme.

Je crois qu’un mouvement proprement social, tel que je conçois le mouvement anarchiste, ne peut avoir de politique positive avant d’avoir trouvé des formes
d’organisation plus ou moins stables et qui lui donneront les divers moyens de lutte nécessaires contre les différents systèmes sociaux autoritaires. C’est
l’absence de ces moyens qui fait que l’action anarchiste, surtout pendant la période révolutionnaire, est amenée à dégénérer en une sorte d’individualisme
local, tout cela parce que les anarchistes se déclarant ennemis de « toutes les constitutions » en général ont vu les grandes masses s’éloigner d’eux, car ils
n’inspiraient aucune espérance d’une quelconque réalisation pratique.

Pour lutter et vaincre, il faut une tactique dont le caractère doit se trouver exprimé dans un programme d’action pratique. Ce n’est que lorsqu’ils auront ce
programme que les anarchistes pourront grouper autour d’eux les masses exploitées et les préparer à la grande bataille révolutionnaire avec d’autant plus de chance pour réaliser une transformation sociale radicale.
Mais, je le répète, pareille épreuve ne saurait être tentée sans une organisation permanente. Croire que les groupes de propagande actuels pourront suffire à cette tache révolutionnaire est une illusion. Pour qu’une organisation sociale quelconque puisse jouer un rôle, il faut qu’elle soit connue des masses populaires avant le déclenchement du processus révolutionnaire.

Ainsi, je trouve qu’au lieu de passer leur temps à nier à tort ou à travers, les anarchistes feraient mieux de concrétiser ce qu’ils « veulent » et de proposer
aux travailleurs quelque chose de réaliste à mettre à la place de ce qu’ils nient. Alors, et alors seulement, les anarchistes pourront prétendre avec raison au
rôle qu’ils s’attribuent, c’est-à-dire à se faire les « gardiens vigilants de la liberté contre les aspirants au pouvoir et contre la tyrannie éventuelle de la
majorité ».

Malheureusement, à l’heure actuelle, l’anarchisme ne reste toujours fort que par sa philosophie. Il manque de moyens pratiques. Il est incapable de se manifester
complètement, même en temps de révolution, et les mouvements spontanés, d’esprit anarchiste, qui naissent alors, apparaissent aux yeux des grandes masses comme
de simples tentatives désespérées. Et cela ne fait qu’accentuer la situation tragique de l’anarchisme.

Vous me demandez si je conçois de la même façon que vous le rôle des anarchistes avant et pendant la révolution comme vous l’exposez dans votre réponse. Je vous
dirai donc que, complètement d’accord avec vous quant au rôle à jouer, je crois que ce rôle ne pourra être rempli avec succès qu’autant que notre Parti sera homogène idéologiquement et unifié au point de vue tactique, ce qu’il n’est pas maintenant. L’expérience nous apprend que l’action anarchiste de grande envergure ne saurait atteindre ses buts que si elle possède une base
organisationnelle définie, inspirée et dirigée par le principe de la responsabilité collective des militants.

« Comment voulez-vous guider les masses ? » me demandez-vous. Je vous répondrai que tout mouvement social, et d’autant plus tout mouvement révolutionnaire des
larges masses populaires exige que soit formulées, au cours de l’action, certaines propositions propres à le pousser vers le but à atteindre. La masse est trop hétérogène pour pouvoir le faire. Les groupements idéologiques qui ont une ligne politique nettement déterminée sont seuls capables de donner cette
impulsion. Eux seuls sauront tirer au clair les événements et définir distinctement les velléités inconscientes des masses et donner à celle-ci
l’exemple par l’action et la parole. C’est pour cette raison que notre Parti, doit, à mon avis, préciser son unité politique et son caractère organisationnel.
Dans le domaine des réalisations pratiques, les groupes autonomes anarchistes doivent être capables devant chaque nouvelle situation qui se présente de
formuler les problèmes à résoudre et les réponses à leur donner sans hésitation et sans altérer les buts et l’esprit anarchiste.

Avec salut fraternel,

Nestor Makhno. « Le Libertaire », 9 août 1930.