Chomsky Pour en finir avec la fabrique de l’impuissance

dimanche 23 novembre 2008, par Chomsky Noam

 
 Chomsky & compagnie
 Pour en finir avec la fabrique de l’impuissance 

 Un film d’OLIVIER AZAM et DANIEL MERMET
Film réalisé d’après une série de reportages de Daniel Mermet et Guy Anquetil.
Pour LA-BAS SI J’Y SUIS (France Inter)
« Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements) 
 Une production Les Mutins de Pangée - 2008
  Durée du film : 2h05
 Complements film
-  Jean Bricmont : Noam Chomsky and moi (15 mn 40)
-  Max Wallace  : Henry Ford et son hobby (11 mn 15)
-  Klaus Gerke : Distributeur en France « Manufacturing Consent » 
-  Bibliographie, Liens
-  Langues anglais et français
 
 

Présentation du film et résumé du débat animé par Daniel Mermet, vendredi 14 novembre 2008 aux 33 rue des Vignoles, Paris 20, local de la CNT.
(Enregistré et transcrit par Antonio Martin Bellido)

 
Nico (CNT) : Pouvez-vous nous dire comment le film a été financé et réalisé ?

 
Mermet : Il s’agit d’une démarche d’éducation populaire. Le film sortira le 26 novembre.
Chomsky, parle, parle...Il a la volonté de se faire comprendre. C’est ce qui est qui est intéressant. Le film a été financé grâce aux souscripteurs modestes et généreux qui écoutent régulièrement l’émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter. Il n’y a pas de distributeurs pour le moment. Parano ? Peut-être, peut-être. J’ai eu le soutien de France Inter.

 
P1 : Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que vous comprenez au film ? 

 
Mermet : Je vous conseille de lire « L’ordre et le pouvoir ». Chomsky est inacceptable par le système au sens de Bourdieu. Nous n’avons pas eu recours à des œillères. Dans « Anarchie sans pouvoir » il y a la métaphore de la cage qu’il faut agrandir. Chomsky a voté Obama alors qu’il prédisait que Mac Cain allait gagner. Howard Zinn, anarchiste et grand historien avait quant à lui avait appelé à voter Obama.
 

P2 : Il s’est aussi rapproché des conseillistes. Pannekoek et autres l’ont aussi influencé. Il faudrait aussi dire son rapport aux intellectuels et lire le libre de Bricmont « Les impostures intellectuelles ». Bricmont, que l’on entend dans le film, est ami et collaborateur de Chomsky. 
Mermet : Petite chose. Le film est quasi exhaustif car nous ne nous adressons pas à des gens qui connaissent bien le sujet, mais qui ne sont pas complètement ignares. Nous n’épuisons pas le sujet.
 

P3 (CNT) : Comment peut-on expliquer que l’œuvre de Chomsky ait été complètement traduite, par exemple, en Espagne et en Italie et pas en France ? L’on pourrait dire la même chose de Bertrand Russel et de Howard Zinn. Ils ne sont pas beaucoup lus même dans les milieux libertaires français. A la FNAC ou chez Gibert il y a seulement quelques traductions qui se battent en duel. Je pense que ce n’est pas seulement suite à l’affaire Faurisson et qu’il y a autre chose. En France comme les partis de gauche sont pour la plupart jacobins et leurs intellectuels marxistes, quasi hégémoniques à gauche depuis la Libération, cela pourrait être une explication. Les Français de gauche je pense ne voient d’autre solution que par l’Etat.
 

Mermet : Les jeunes connaissent Howard Zinn. Chomsky étant américain et ...juif, quant il critique le stalinisme il y en a qui l’attribuent à sa nationalité. Cela revient régulièrement. Quant à Bertrand Russel s’il est connu par notre génération, grâce au Tribunal Russel, il est inconnu des jeunes générations. Les éditions Agone ont fait un effort, de même que pour Zinn en éditant son « Histoire populaire des Etats-Unis ». Mais même en France il y a une critique du jacobinisme.
Depuis l’affaire Faurisson en 1970 dans les archives de la radiotélévision française il n’y a que deux heures sur Chomsky et encore qui datent de la guerre du Vietnam. Il a été mis de côté à partir aussi de Khmers rouges, etc. 
 

P4 : Inaudible... (Rires et applaudissements).
 

P5 : Qu’est-ce que vous a amené à vous intéresser à Chomsky ?
 

Mermet : C’est parce que lorsqu’ils écoutent Chomsky ils sont perturbés .... (Rires)
Il fait une critique des médias.
 

P5 : Est-ce que vous vous sentez libre à France Inter ?
 

Mermet : Chomsky ne s’intéresse pas particulièrement aux medias. Enfin vient de sortir dans sa traduction intégrale « La fabrique du consentement ». Jusque là elle n’était pas entièrement traduite mais vient de l’être par les éditions Agone. Dans la préface il est dit qu’il s’agit de décrire un modèle de propagande et non pas seulement et étroitement des médias.
En France on a développé, c’est assez curieux d’ailleurs ces dernières années et depuis Bourdieu, dans les années 90, seulement la critique des médias. Mais Chomsky ne s’adresse pas seulement aux médias mais à un modèle de propagande, un ensemble. Les universitaires ont fait la critique des médias. Chomsky fait une critique générale de la façon dont l’idéologie du moment se répand et gagne l’opinion publique.
En ce qui me concerne je n’échappe pas à ça. Je tends à m’en échapper. Nous sommes quelques uns. Ca ne va pas sans autocensure. Nous essayons d’écarter les barreaux de la cage et si possible de l’agrandir. Les pressions sont constantes. Enfin pas plus constantes que celles qui peuvent s’abattre sur par exemple un syndicaliste employé de la Poste.  
 

P6 : C’est quoi ces pressions ?
 

Mermet : C’est atmosphérique, ce n’est jamais dit ! Il faut comprendre que vous ne pouvez pas dire ça. Le présage est réussi. Prenez les années 60 avec un Ministère de l’Information et ce ministre qui s’appelait Peyrefitte, qui dictait littéralement aux journalistes de radio et de télévision ce qu’ils devaient dire chaque jour. Mais la réussite aujourd’hui est qu’il n’est plus besoin de Ministère de l’Information. Il y a la précarité dans le métier et c’est une pression suffisante. Les gens ont peur de perdre leur emploi, donc ils disent ce qu’ils doivent dire, au moment où ils doivent le dire, là où ils doivent le dire, même s’ils sont contre. Ils sont de moins en moins contre. C’est un statut de précarité galopante qui gagne ce métier et ceux qui ne sont pas dans la précarité ont de très grandes carrières professionnelles. Ce sont des chiens de garde, avec un poil brillant et le système leur donne de bonnes tapes sur le derrière pour les remercier. Ce n’est pas une censure, ce sont des gens qui savent ce qu’ils disent. Certains ont envie de résister à cette pression. La pression est économique. C’est un aspect des choses.
La pensée de Chomsky dans « La Fabrique du consentement » s’articule sur le travail de Walter Lippmann. C’est une manipulation globale qui repose sur l’idée que le peuple ne peut pas penser par lui-même, c’est une bande de moutons, qu’il faut diriger, guider. C’est cela qui prédomine. Chomsky et Hermann ont montré que Goebbels s’était inspiré de tout ça. Ils ne sont pas les seuls à avoir dit ça.
 

P7 : Pour revenir à Chomsky et à « La Fabrique du consentement ». Il y a quelque chose que tu as dit par rapport à Obama qui mérite d’être noté. Dans un entretien qui a été publié dans Ciné-Hebdo Chomsky a dit qu’il n’y avait qu’un seul parti unique, le parti du capitalisme, avec deux côtés le démocrate et le républicain. Donc on est étonné qu’en même temps par rapport à tout ce travail sur les illusions nécessaires et justement la dénonciation du vote qui apparaît de temps en temps comme une illusion et indispensable au bon fonctionnement du système que Chomsky ait finalement fait voter pour le candidat Obama. Alors que c’était l’aboutissement de la société du spectacle et en particulier de la communication comme jamais a été utilisée même aux Etats-Unis. Donc c’était aller à l’encontre de tout le travail qu’il a fait depuis des dizaines d’années. Et ça par rapport à Bourdieu en tout cas qui le dénonçait. Cette délégation de pouvoir, cette abdication par le vote je suis épaté que finalement quelqu’un qui se bagarrait contre les illusions, les entretienne en votant.
 

Mermet : Encore une fois je répète que je ne suis pas l’avocat de Chomsky. Je crois qu’il n’oppose pas ces deux choses. C’est vrai ce que tu dis que c’est un parti unique ce qu’il y a aux Etats-Unis. C’est étonnant que l’on dise qu’il y a un parti unique aux Etats-Unis alors que l’on critique la Chine, etc. C’est un parti unique avec deux variantes. Mais on vit dans ce monde là et pas dans un autre c’est son attitude. Mais voter ne l’empêche pas de garder ses convictions. Je n’ai pas d’avis la dessus. Moi, je vote pour ce qui me concerne. Je ne suis pas opposé au vote. Ca ne m’empêche pas de critiquer le système.
 

P7 : C’est justement l’illusion majeure entretenue comme disait Desproges pour finir par quelque chose d’amusant : les enfants croient au Père Noël et les parents vont voter.
 

Mermet : L’important dans notre société et c’est justement la position des anarchistes qui est rappelée dans beaucoup de textes, je crois qu’on l’a beaucoup oubliée, et c’est bien pourquoi à un moment Chomsky se dit anarcho-socialiste, on ne sait pas trop ce que c’est et à un moment il parle de « la démocratie industrielle ». Alors là il faudrait le lui demander ce que c’est que « la démocratie industrielle ». Je ne sais pas ce que c’est, mais en tous cas c’est que le système aux Etats-Unis fonctionne comme on fabrique de bagnoles sans se poser la question de l’utilité des bagnoles et à quoi servent les bagnoles. Peut-être que ce point, d’écologie en particulier, a été laissé de côté. Deuxièmement quand il parle d’Evo Morales et là je crois que c’est une illusion que tout à coup le peuple ait pris conscience de quelque chose de formidable...
  

 
P8 : ...il ne dit pas d’un seul coup.
 

Mermet : Enfin, on lance là des choses sans vraiment les analyser. Analyser le propos. C’est vrai que parfois ces propos sont tres éloignés d’une réflexion intellectuelle. Il y a beaucoup de thèmes qui n’ont pas été évoqués. Mais Chomsky est très intéressé par ce qui se passe en Amerique latine. Pour ce qui concerne la Bolivie je crois qu’il voit dans l’élection de Morales un long travail qui a été fait depuis longtemps et le résultat d’une maturation démocratique. Il faut dire que Chomsky s’il n’a pas la réputation qu’il devrait avoir en France, est très, très écouté, très lu en Amérique latine. Et les conférences qu’il a pu y donner ont eu un succès considérable. Nous avons pu nous en rendre compte nous-mêmes en faisant un reportage en Bolivie, dans la jungle, avec des villageois qui connaissaient parfaitement Chomsky. Tout ceci doit se développer. La vérité est que nous n’avons eu que deux entretiens d’une heure chacun, plus les traductions. Nous avons eu très peu de temps et Chomsky répète les choses. Avec le temps, à 80 ans, il synthétise. C’est vrai que « la démocratie industrielle » on ne sait pas trop ce que c’est. Il faudrait prendre ce qu’il dit et puis le développer.

Ce qui plait toujours avec Chomsky c’est quand il commence une conférence et qu’au début il dit que « de toutes façons vous allez m’écouter, nous allons débattre... » et il parle tout seul.  
« ...mais quoi qu’il en soit vous n’apprendrez pas plus d’ici à tout à l’heure que si vous participez à une lutte, à une grève ou à des manifestations, ou dans des engagements de ce type. Vous en apprendrez plus que si vous écoutez un intellectuel ». Je ne crois pas que ce soit une coquetterie de sa part. « Comprendre le pouvoir », trois bouquins qui s’adressent à des syndicalistes. Même s’il existe un prix Orwell de la clarté de l’expression qu’il a remporté deux fois. Donc il se fait un devoir de parler simplement, sans jargon. 
 

P9 (CNT) : Avant de passer à autre chose il y a un problème qui pourrait amener à une polémique dans la famille libertaire .... (Rires)
Dans l’histoire il y a des époques, des dates, des circonstances, où il est difficile de dire de ne pas voter. Dans ma famille nous avons voté deux fois dans le siècle. Mon père a voté en 36 et ça a donné un coup d’Etat et une guerre civile. Quant à moi j’ai voté aussi une seule fois et c’était lors de la première élection après la mort de Franco, en 1977 ou 78 je ne me souviens plus. Pourquoi avons-nous voté ? Parce que nous ne voulions pas si la droite avait gagné les élections, la gauche nous accuse d’être responsables de sa défaite. Ce n’est pas parce que nous croyons au vote, c’est parce que il y a des moments dans l’histoire où nous devons prendre des décisions qui engagent véritablement. On ne peut pas dire « nous ne votons pas » et penser que cela ne va pas avoir de conséquences. Je pense que si Chomsky a voté Obama c’est pour des raisons similaires. Ce n’est pas anodin que Obama soit devenu président de la République des Etats-Unis alors qu’il y a encore 50 ans les Noirs ne pouvaient pas voyager dans les mêmes autobus que les Blancs ou devaient leur céder la place ou que de grands artistes noirs devaient rejoindre leurs chambres d’hôtel en passant par l’escalier de service. L’élection d’Obama fera date dans l‘Histoire. Il y a des moments dans l’Histoire qu’il nous faut être mettre un bémol dans l’entransigeance idéologique et voir un peu plus la réalité en face. Les Noirs, et les Noirs américains en particulier, n’auraient pas compris que Chomsky se soit abstenu si Obama n’avait pas été élu.  

 
PX : Un point qui me parait problématique est le Chomsky politique et le Chomsky scientifique. L’exclusion de Chomsky ne se produit pas seulement dans le champ de la réflexion politique mais aussi dans les sciences. Chomsky est un des piliers des sciences cognitives. On s’accorde à dire à l’Université que Chomsky est un pilier de la réflexion en psychologie et en linguistique mais on ne l’étudie pas. On l’étudie en Italie, en Allemagne, en Belgique mas en France c’est un néant total. Je suis étudiant en psychologie sociale et j’ai eu droit en tout à trois lignes au début de mes études et maintenant il est complètement éclipsé. « Allez voir Chomsky, c’est génial. Allez lire ses bouquins, on n’a pas la place ici pour l’étudier ! ». Il y a aussi son exclusion totale des sciences politiques et de la philosophie. Alors la, il n’y a rien du tout, on ne l’aborde pas une seule fois. En psychologie sociale j’ai été amené à voir du côté de la philo, pas un mot. Il n’existe pas, il est complètement invisible. Je voudrais avoir des explications sur « le gorille » que l’on voit dans le film.
 

P10 : Quel gorille !
  

PX : Je connais bien l’histoire du gorille. Je ne sais pas si vous avez d’autres indications sur cette expérience... Non ?
Je connais bien cette expérience. Je peux vous en parler si vous le voulez parce que c’est assez intéressant. Elle dit bien comment on peut produire des comportements qui ne sont pas conséquents avec nos attitudes et nos rideaux. C’est une expérience de Guegenne sur la perception et sur l’inconscient. Ce qui se passe là-dedans est qu’il va s’attaquer à ce que l’on appelle « la focalisation intentionnelle de la charge cognitive ». Ça parait vachement compliqué mais c’est très, très simple. On amène un bonhomme à se concentrer sur quelque chose qui est trop compliqué en fait, il y trop de passes, etc., en très peu de temps et donc du coup d’un point de vue intellectuel il est surchargé et il s’en désengage, il ne va plus traiter à fond ce qu’il se passe. Mais notre cerveau continue à traiter. On n’a pas besoin d’être conscient de se qui se passe pour le traiter et le mettre en mémoire. Donc ce qui se passe la c’est ce que les gens disent à la fin de l’expérience « je n’ai pas vu de gorille », mais l’expérience continue et c’est la que ça devient intéressant en fait. On va soumettre des photos d’animaux aux sujets de l’expérience qui ont vu la scène et on va leur demander de donner un nom à chaque animal et on va mesurer le temps de réponse que vont mettre les gens pour nommer les animaux. Et ils nomment beaucoup plus rapidement le singe que les autres animaux. Alors, c’est ce que l’on appelle « l’amorçage sémantique ». C’est qu’ils disent qu’ils ne l’ont pas vu, mais en réalité ils l’ont vu, l’ont traité et reconnu plus facilement. Alors ceci qui est valable pour un animal est valable partout. Ca se passe aussi pour les idées. Il y a un psychologue qui s’appelle Jean-Louis Envevoie qui à partir de cette expérience fait un rapport avec les medias ...
 

P11 : enfin ...  
 

PX : en montrant qu’en saturant notre perception avec des images l’on pouvait passer à un discours...tranquille. En fait avec la charge cognitive de ces gens on ne traite plus le discours mais on le met en mémoire. Donc cela n’est qu’une espèce de démission critique de la personne ingurgitant le discours. Ce n’est pas qu’il est « pour » ou « contre », c’est bien au-delà. Il le met en mémoire et il le ressortira comme un automate. Ca fonctionne aussi simplement que cela. Donc ce serait intéressant de faire la liaison entre le politique et le scientifique, les deux fonctionnant largement ensemble. ... [Applaudissements]
 

Mermet : Merci, ceci est abordé par Roman Baillargeon dans son livre « Petit traité d’autodéfense intellectuelle ». Ceci est seulement esquissé dans le film.
Sur la question de Chomsky le linguiste et de Chomsky l’activiste, lui-même a dit qu’il n’y a pas de pont à établir. Que se sont deux choses différentes. Dans notre film nous avons mis la linguistique de côté. La linguistique est un domaine dans lequel je n’ai aucune espèce de compétence. Mais c’est vrai que la question a été souvent posée à Chomsky lui-même, notamment dans le film « Manufacture consents ». Il sépare les deux choses, c’est très clair.
Alors les raisons pour lesquelles Chomsky a été marginalisé en linguistique je n’ai absolument aucune idée. Tu m’apprends des choses. La marginalité de Chomsky en France nous l’avons déjà évoquée à plusieurs reprises. Il y a les affaires que l’on évoque dans le film et qui encore une fois pour les nouvelles générations s’évanouissent un peu et dont certaines gens en profitent. Je crois qu’après ses textes sur le 11 septembre il y a un nouvel intérêt pour les textes de l’ancien temps.
 

P12 : Chomsky à des propos à la fin du film sur l’autogestion et dit que bien évidemment la finalité est de diminuer l’importance de l’Etat et de sa disparition. Il l’évoque. Est-ce ce que vous avez ressenti, c’est peut-être un peu personnel vis-à-vis de l’homme ? Est-ce qu’il est en train de se radicaliser avec l’âge, à l’inverse de beaucoup de ses contemporains ? (rires !)
 

Mermet : Je crois que Chomsky se pense comme un athlète de la pensée et de la mémoire... de la rapidité d’intervention quotidienne. Il faut aussi le replacer dans le contexte des intellectuels américains. Des oracles comme ça, des gars qui parlent. C’est une figure très américaine. Un peu le prêcheur que l’on vient voir, auquel on apporte le micro et qu’on note ce qu’il dit. Il n’est pas le seul dans ce cas-là. Et puis il y a aussi une compétition... (Rires !)
On l’a senti en travaillant avec Vidal Naquet et Chomsky. C’est qu’il y a vraiment compétition entre les deux. Ce sont des mandarins quand même. Ce sont quand même des personnages importants. Des personnages prestigieux. Ils sont conscients de leurs rôles, l’un et l’autre. Chomsky mesure la portée de ce qu’il dit. Alors quotidiennement il consacre plusieurs heures par jour à répondre aux mails qu’on lui envoie du monde entier. Il y a un côté athlète chez lui. Il ne lit pas un mail deux fois et répond tout de suite. Il a un côté, « je suis toujours dans le coup », un côté sportif.
 

P12 : Vous n’avez peut-être pas bien saisi ce que je voulais dire. L’idée que Chomsky est un phare de lumière quelque part, qui éclaire certains dépressifs. (Rires !) ...peut-être.
C’est intéressant, le seul problème là-dedans et il le dit lui-même. Il fait sa conférence et dit que « c’est à vous de le faire, allez-y ! ». D’une certaine façon c’est peut-être la dernière phrase du film, heureusement qu’elle est dite à la fin. Quand il parle de l’idée qu’il se fait que cet état soit inutile. Et on se demande, est-ce qu’il assume cela dans toute sa dimension ?
 

Mermet : Non il dit « allez-y ». Moi ce qui m’a plu chez Chomsky c’est qu’il ne nous dit pas de penser comme lui. C’est pour cela qu’il n’est pas classé parmi les intellectuels ou les philosophes, etc., parce qu’il ne nous dit pas « Ah ! si on pensait comme moi, le monde serait différent ! ». Chomsky ne dit pas ça. Chomsky dit « pensez par vous-mêmes. Regardez cette chose-là, puis cette autre chose-là. Voilà ce qui se passe, au Cambodge et voilà ce qui se passe au Timor Est. Comparez les deux choses ! ». Voilà comme on traite l’assassinat de tel évêque et de tel autre évêque. Tirez vous-mêmes vos propres conclusions. Et ces conclusions sont celles de l’homme ordinaire, c’est le « Commun sens » d’Orwell. C’est « dégueulasse, pourquoi on parle de Populiusko et non de Romero. Ah ! qu’est-ce qui fait que l’on parle plus de l’un que de l’autre ! ».

C’est très facile à partir de là de mesurer ce qu’est cette fameuse idéologie dominante, vis-à-vis de laquelle on n’a pas forcement les filtres qu’on doit avoir. C’est très simple. Chomsky dit que c’est très simple, tirez vous-mêmes les conclusions. Il est là, mais il ne fait pas tout le boulot. Il ne nous donne pas le mode d’emploi. Il n’est pas en tête du cortège, sauf pendant la guerre du Vietnam dont il était l’un des organisateurs. Apres tout Chomsky est un super journaliste. Et puis « après tirez vous-mêmes vos propres conclusions du travail que je fais ! ».
Par ailleurs il y a des textes philosophiques, politiques, etc. C’est une simple suggestion. Nous on a gardé ce côté-là à la fin du film : « Demerdez-vous. Allons-y ! »  
 

P13 : Il y a un moment donné qu’il y a un côté frustrant pour la personne qui le lit ou qui voit le film. Moi je l’ai aimé.
 

Mermet : Sur l’engagement il dit : l’on s’est beaucoup plus mobilisé sur l’Irak que sur le Vietnam. En fait l’on s’est beaucoup plus mobilisé sur le Vietnam que sur l’Irak. C’est tout simple en fait il ne voudrait pas qu’il soit dit que tout ça n’a servi à rien. Moi, je me mets à sa place. Je n’ai pas encore son âge, mais ça m’emmerderait bien à 80 berges de me dire que ça fait 50 ans que je répète tout ça et ça n’a servi à rien. C’est la question que tout le monde lui pose, « est-ce que tout ça sert à quelque chose ! » Et il dit « Mais oui, bien sûr que ça sert à quelque chose. Voici la preuve, on s’est mobilisé plus pour l’Irak que pour le Vietnam et je peux vous le dire, j’ai été un des leaders de la lutte contre la guerre du Vietnam ! » Mais si vous lisez Alexander Cornburn par exemple il dit « mais non pas du tout, Chomsky dit des conneries, on s’est beaucoup plus mobilisés à l’époque ! ». Voila, mais il adore ça, La sottise serait de prendre tout ça au pied de la lettre. C’est un type qui adore la contreverse, qui adore la provocation. Qui mesure assez bien où ça va. Qui a un humour qui ne transparaît pas forcement dans ce film. A part ça la fin avec le Canigou.
Sinon il s’ennuierait à mourir, s’il n’avait pas ce goût de la provocation. Il marcherait dans le vide, il tournerait en boucle.
 

P3 (CNT) : Je vais relancer encore un peu la discussion. C’est au sujet de la linguistique. Il y a une vingtaine d’années dans mon entreprise ceux qui s’intéressaient aux langages informatiques apprenaient Chomsky. C’était une multinationale française. Cela veut dire que je ne sais pas ce qui se passe actuellement à l’Université française, mais je sais que dans mon entreprise l’on donnait des cours en interne pour les collègues qui s’occupaient de ce type de langage. Ensuite c’est vrai que la linguistique de Chomsky diverge pas mal de celle de von Humboldt. Les Espagnols s’intéressent à von Humboldt, pourquoi ? Parce que vous savez peut-être qu’il y a des problèmes avec les langues catalane et basque or von Humboldt est le premier linguiste européen qui s’est intéressé à la langue basque. Chomsky écrivant sur von Humboldt disait que celui-ci s’il avait continué sur sa lancée serait devenu libertaire. Ça veut dire que quelque part la pensée de Chomsky est plus complexe. On ne peut pas simplement la réduire à ce qui a été dit. Si les linguistiques de Chomsky et de von Humboldt étaient si différentes cela veut dire que quelque part d’autre ils se rejoignaient. La pensée de Chomsky est quand même assez complexe.
  

 
P14 : von Humboldt était botaniste il me semble.
 

P3 (CNT). Il s’agit de Wilhelm le linguiste et non d’Alexandre, son frère, qui était botaniste.
Entre « l’universalisme » abstrait des Lumières et le « particularisme » du romantisme, von Humboldt a refusé de choisir. Sa tentative non seulement conserve tout son sens a notre époque, mais elle pourrait bien nous permettre de sortir de l’alternative dans laquelle reste prise la question de la langue : une approche instrumentale d’un côté, illustrée par la linguistique chomskyenne, le cognitivisme ou la philosophie analytique et, de l’autre, une conception ontologique et esthétique, dominante chez Heidegger. Sans doute est-ce son sens aigu de la non compréhension qui le distingue de la plupart des linguistes - et des philosophes. A mon avis il y a plusieurs raisons pour lesquelles ni Bertrand Russel ni Chomsky ne sont pas reconnus comme philosophes. Tout d’abord ils sont adeptes de la philosophie analytique anglo-saxonne qui n’est pas en « odeur de sainteté » parmi les philosophes professionnels français et ensuite parce qu’à proprement parler ils ne sont pas des « philosophes professionnels » mais des « amateurs et critiques éclairés ». Aucun des deux n’a pondu ni théorie ni système philosophique. Russel trouvait même que les bibliothèques sont pleines de livres de philosophie qui ne contiennent pas beaucoup de vérités et avait l’ambition de fonder « une philosophie scientifique ». En ce sens il pensait différemment d’un autre libertaire, Michel Onfray, pour qui la philosophie est avant toute chose « un art de vivre ». Professionnellement Russel était mathématicien et logicien et Chomsky linguiste et logicien. Chomsky est surtout connu des spécialistes par ses travaux sur les grammaires génératives et Russel pour ses travaux de logique mathématique. 
 

PX : Les moyens d’action est le bouquin de Norman Baillargeon qui les met en exergue. C’est-à-dire de rejoindre une rationalité méthodique, une rationalité logique pour essayer de sortir des mysticismes, des spéculations mystiques, ... libérales. Malheureusement souvent en psychanalyse, en philo, c’est bien que tout se porte sur les neurones. Norman Baillargeon
 va chercher du côté des sciences cognitives, la psychologie sociale, la psychologie cognitive, la linguistique. Ce ne sont pas simplement des contenus des sciences mais des méthodes, c’est des démarches et Norman Baillargeon parle de statistiques qui contrairement à ce que l’on dit dans les medias ne sont pas simplement des moyennes, des pourcentages, un chiffre, mais au contraire un ensemble de chiffres. Et quand on vous donne dans ces putains de journaux, genre un diagramme, on vous donne uniquement la première démarche. Le chiffre en tant que tel n’a aucune signification. La statistique c’est après des outils pour interpréter le chiffre.
C’est pourquoi j’ai parlé de la rencontre entre Chomsky scientifique et Chomsky dans son travail de linguiste est également extrêmement dérangeant parce qu’il est pluridisciplinaire
Et ça les universitaires et les scientifiques ça les emmerde la pluridisciplinarité. Ils n’ont font jamais.
 

P15 : En France, oui, mais pas aux Etats-Unis.
 

PX : En France c’est terrifiant. Quant on parlait de l’approche de Chomsky qui était différente il est très psycholinguiste, il va chercher les mécanismes cognitifs, sociaux et compagnie
Et ça s’est une chose que l’on ne peut pas analyser dans les sciences.
 

P16 (CNT) Sauf à être une extra-terrestre moi je suis passionnée par ton intervention et je signale qu’on autoproduit un débat public à la Mairie du 20eme lundi soir sur la question de l’école maternelle et la disparition des réseaux dans les écoles. C’est à la Mairie du 20ème à 18h. D’autre part on sera en grève jeudi dans l’enseignement, mais je signale aussi qu’on a prévenu les parents que dans notre école nous serons peut-être en grève reconductible.
Donc je vous demande aussi d’être passionnés aussi par tout ce qui est luttes sociales. Faites passer l’info.
 

Mermet. OK. Merci à tous. Il y a un bistrot où vous pouvez continuer le débat.