Victor Griffuelhes

Voyage révolutionnaire

Impression d’un propagandiste 1910

mardi 25 janvier 2005, par Griffuelhes

VOYAGE RÉVOLUTIONNAIRE

Impressions d’un propagandiste

Bibliothèque du Mouvement Prolétarien
Librairie des Sciences Politiques & Sociales
Marcel Rivière et Cie, 1910

AVANT-PROPOS
Fictions charmeuses ; Action morcelée
Agglomération industrielle active ; population moutonnière, résignée
Le prêtre ; le politicien
Bonds de retardataires ; Repos réparateur
Patronat puissant ; Prolétariat désarmé
Des centres de rayonnement ; De leur nécessité
Course vagabonde ; Action incohérente
Fédération d’industrie ; Milieux artificiels
Petites choses, grands effets ; Les travailleurs de l’État
Milieux agricoles ; Centres stériles
Exemple d’activité syndicale ; Indépendance syndicale
Influences politiciennes ; Désorganisation
Vie joyeuse ; Centre ingrat
Train de vie opulent ; Misère extrême
Opposition traditionnelle ; Effort à tenter
Luxe, confort ; Souffrances cachées
Défaites électorales ; Désarroi complet
Participation aux bénéfices ; hostilité ouvrière
Progrès acquis
Présent incertain ; Avenir à préparer
Influence incontestée ; Exemple à méditer
Réflexions dernières

AVANT PROPOS

Bien des choses ont été écrites sur le mouvement syndical. Les idées, les conflits, les batailles, les passions en lutte ont intéressé les militants et les penseurs. chacun d’eux par le livre, la brochure, la revue, le journal, a donné ses opinions, ses impressions, ses constatations sur ces diverses manifestations de la vie ouvrière. Mais nul n’a encore essayé de soumettre au public les observations provoquées par des situations locales au cours de voyages souvent renouvelés.
Peindre la vie locale, rgionale, en quelques mots, esquisser le portrait des situations et des hommes, traduire un tat d’esprit, constituent une tentative mritant d’occuper et d’arrter un militant ouvrier.
Parviendrai-je, en notant ce que j’ai vu, ce que j’ai senti, trouver le mot qui dit juste sans froisser ni veiller des susceptibilits, lgitimes souvent ? C’est douteux. Les intresss qui me liront voudront bien m’excuser si au cours de ma tche ma plume gratigne et pique. Je leur promets de la manier sans aigreur et sans passion. Je ne retiendrai, de tout ce qui est personnel, que ce qui me paratra de nature donner cet crit utilit et intrt.
Mon souci est de faire connatre ceux qui ignorent les enseignements que procurent travers le pays les contacts avec des milieux diffrents par leurs conditions politiques et conomiques et avec des travailleurs aux prises avec des difficults de tous ordres.
Mandat rcemment par la Fdration nationale des cuirs et peaux auprs des organisations de province, j’ai eu l’occasion de revoir des localits et de traverser pour la premire fois d’autres villes.
Auprs des premires, il m’allait tre permis d’tablir une comparaison entre mes constatations prcdentes et celles que je ferais nouveau, de converser avec des camarades connus ; auprs des secondes, j’aurais vrifier sur place les impressions tires de correspondances ou de renseignements plus ou moins directs. Et les constatations nouvelles viendraient s’ajouter celles, dj fort nombreuses, puises sur place lors de mes prcdents dplacements.
En effet, pour constater, juger, observer, connatre, il faut se rendre sur place, voir les hommes chez eux, les organisations chez elles, saisir leur attitude dans le cadre qui les fait natre, mesurer leur valeur sur le champ mme de leur lutte et de leur action. Lorsqu’on a t mme de faire pareille besogne, on a pu acqurir les conditions indispensables pour se guider au cours d’une existence toute de propagande agissante et pour exercer une part d’influence dans la pratique quotidienne du mouvement ouvrier.
Mais ces conditions ne se peuvent acqurir que si on part avec le souci de voir, de connatre ce qui est vrai dans sa ralit brutale et non comme nous voudrions qu’elle soit. Pour utiliser des situations et des forces, pour prciser des ides et des attitudes, il faut avoir su apprcier. Traversons donc les milieux, approchons les hommes et retenons !

Fictions charmeuses
Action morcelée
Parti de Paris, je traversais plusieurs régions en passant par le Cher, l’Indre, l’Allier, la Haute-Garonne, les Pyrénées, la Gironde, les Charentes, les Deux-Sèvres. Les populations de ces départements sont dissemblables en bien des points ; leur tempérament diffère, leur histoire, leur tradition varient. Toutes, sauf celles de l’Allier, s’adonnent à l’agriculture, au commerce et à l’industrie. C’est dire que nulle d’elles n’est plus spécialement attachée à l’une de ces branches de l’activité humaine. Les grandes usines, les grands ateliers sont rares dans ces départements ; ceux qui existent sont disséminés et le personnel occupé est trop isolé pour qu’il lui soit possible de créer une action vaste et étendue. aussi, ces régions ne donnent pas au visiteur une impression forte, saisissante ; rien n’y frappe au premier abord, il faut chercher partout des populations dont la situation apparaît brillante et aisée, que la nature, par son sol et son climat, favorise. La vie y semble douce, facile ; en parcourant les cités, on est baigné d’une gaieté sans mélange et on est porté à croire que là règne la plus grande somme possible de paradis. Chacun y respire, circule, s’agite au milieu d’un perpétuel renouveau, donnant l’illusion du bonheur.
Et cependant, la ralit ne cadre pas toujours avec ce que l’œil saisit au vol. Les misres, les souffrances psent lourdement sur la classe ouvrire de ces rgions ; elles prennent plus d’acuit parce qu’elles sont contenues, caches, masques par le sourire du moment et la joie d’un jour.
L, plus qu’ailleurs, les plaisirs bruyants de la rue et des ftes font oublier les heures difficiles de l’atelier et du foyer. De sorte que le plus souvent on est la recherche des satisfactions durables gotes chez soi.
Tout ce qui attire la curiosit passionne et proccupe, et les passions tant mises au premier plan, il y a dans ces rgions un je ne sais quoi qui plat et qui charme, peut-tre parce que trompeur. Mais il n’y a pas - ou trs peu - une vie ouvrire intense, active, remuante, source de conflits et de luttes. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe nulle part, dans ces dpartements, de classe ouvrire agglomre, concentre, vritable foyer dans lequel fermentent les colres qui stimulent et les haines qui crent.
C’est pourquoi bien rares y sont les grands conflits ; la lutte n’y revt de l’pret que par moment, rarement de l’aigreur. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? C’est un bien si on considre que l’illusion fait vivre ; c’est un mal qui on estime que pour mieux aimer il faut savoir har.
Je dis que les grands conflits y sont rares, je devrais dire qu’il n’y en a jamais eu. J’entends des conflits qui, partis de peu, ont immdiatement revtu un caractre social par l’importance des combattants, par leur nombre et par l’esprit les animant. Les luttes qui se sont engages dans ces diverses rgions n’ont jamais compris que les travailleurs attachs la corporation en conflit, elles n’ont pas dpass les limites de la profession. sans doute, quelques-unes d’elles ont remu les localits qui en taient le th鰾tre, la vie y tait gravement atteinte, mais il n’y eut jamais, dans ces combats ouvriers, souvent violents les conditions qui font rompre les cadres corporatifs et dterminent ces mouvements au cours desquels s’agitent les corporations de tout ordre sous l’influence de la colre, de l’enthousiasme et de la solidarit.
Pourquoi en est-il ainsi ? Est-ce parce que les sentiments de solidarit, propre la classe ouvrire, doivent se greffer ou se joindre des raisons tires de la valeur de la profession en lutte, de la somme d’efforts dpenss par les ouvriers la composant, du lien qui attache ceux-ci aux autres travailleurs ? Oui. Et c’est ainsi qu’il faut s’expliquer l’absence de tout grand conflit social. En effet, il n’y a pas de dpendance directe entre les diverses parties de ces rgions, il n’y a pas non plus de dpendance directe entre les diverses corporations dans chacune de ces rgions.
Faut-il conclure de cela qu’il ne faut pas escompter de ces parties du pays un veil de conscience et un effort collectif ?
Esquisser une rponse serait tmraire et mieux vaut se borner constater qu’ entr’ouvrir le livre de l’avenir.
Ce que je ne puis dire aujourd’hui, c’est que dans les rgions indiques, il y a une classe ouvrire active, vigilante, en continuelle fermentation ; elle a tous les dfauts qui caractrisent le latin : le manque de suite, de tnacit dans son action qui est toute faite de colres passagres qu’un rien active et qu’un rien apaise. Elle est peu endurante non qu’elle soit incapable de faire preuve d’endurance l’effort d’une heure, d’un jour : pour cet effort, elle se donne toute, son action est comme un peu d’artifice qui explose en gerbes brillantes et colores et ne laisse qu’une trace toute de souvenir et de regrets.
Puis si l’effort aboutit, procure un rsultat, chacun l’enregistre, ne songeant pas que pour le conserver, l’action est encore ncessaire.

Agglomération industrielle active
Population moutonnière, résignée
En parcourant ces régions pour la dixième ou vingtième fois, remémorant tout ce qui entoura ma jeunesse, je songeais aux autres parties de la France, si disparates et si diverses : au Nord sur qui pèse d’un poids lourd la domination exercée par une industrie centralisée, agglomérée et dont la population aux fortes qualités est abêtie par la religion et par la politique. N’ayant appris - prêtres et politiciens se sont bien gardés de lui apprendre - ni à raisonner ni à juger, cette population est entre leurs mains l’éternelle résignée, subissant son sort dans l’espérance de l’au-delà de l’Église et dans l’attente d’une révolution qui ne vient pas.
Il faut voir, l’heure de l’entre et de la sortie des usines, ces longues files d’ouvrires et d’ouvriers ; sur leur front se lit la souffrance ; ces travailleurs forment de vritables troupeaux dont la vigueur est entirement absorbe par le travail et qui ne retrouvent un peu de force que pour adorer le dieu qui n’y peut rien et l’homme politique qui s’en moque. Si, sous la pression de colres longtemps contenues, accumules, ces proltaires se soulvent, vite, accourent les ォtueurs d’nergieサ effrays de voir leurs troupes se rvolter dans leur assentiment et sans leur ordre.
Dans les diffrentes localits du Nord, ds qu’un conflit surgit sous l’action des ouvriers, les politiciens examinent, non l’intrt du travailleur, mais le rsultat qu’ils peuvent en retirer pour leurs combinaisons politiques. Au besoin mme on poussera la grve dans le mme objet. ainsi en 1904, la vieille des lections municipales, lors du dernier palier de la loi sur le travail des femmes et des enfants qui rduit la journe 10 heures dans les ateliers mixtes, Roubaix, les politiciens fomentrent une grve dans l’unique but de crer la municipalit bourgeoise une situation difficile et de dterminer chez les proltaires une hostilit contre elle. Courte journe, salaires plus levs taient choses secondaires pour le parti politique, l’installation de ォcamaradesサ dans les fauteuils de l’htel de ville tait ses yeux autrement utile.
Ne croyez pas que nos sectaires du Nord soient les seuls comprendre de cette faon l’intrt ouvrier. J’ai souvenir, pour avoir vu et entendu, qu’en 1903, lors de la grve des tisseurs d’Armentires qui fut marque par des incidents tragiques, les amis de Jaurs intrigurent pour tirer partie du conflit. Ils voulaient porter atteinte dans cette partie du Nord, l’influence de Guesde et de ses amis. Ces derniers, oublieux, eux aussi, des vritables intrts en jeu, intrts touchant une population extrmement malheureuse, dont les salaires sont infimes, dont les conditions de vie sont des plus pnibles, se dsintressrent de la grve pour ne s’occuper que des suites qui en rsulteraient pour eux. Il faut avoir vu de prs les dmarches, les combinaisons ! Les uns voulaient par la grve ォintroduireサ Jaurs dans le nord, les autres voulaient garder le Nord de tout contact avec Jaurs.
Dans le Pas-de-Calais, chez les mineurs, dans des conditions diffrentes, c’est la mme situation. L’action syndicale n’est exerce que pour mieux assurer des mandats politiques aux plus intrigants. L’an prochain, au moment des lections, prenez connaissance des candidats la dputation, prenez les noms des ttes du syndicat minier et vous constaterez que ce sont les mmes personnages. Le syndicat est le recruteur des voix lectorales, il est le tremplin qui permet des hommes de se mettre en valeur. Pareille situation ne dplat pas aux Compagnies. Pourquoi leur dplairait-elle ? Elles y trouvent le maximum de scurit, de repos et de tranquillit. Renseignez-vous et vous apprendrez qu’ Lens contre le maire et dput actuel les Compagnies ne prsentent pas de concurrent. La raison en est simple. M. Basly est un garant pour elles. Admettez qu’un radical soit lu dput de Lens ! immdiatement le vaincu se dmne, s’agite pour reconqurir une situation personnelle perdue, il fait intervenir ses amis, il s’efforce d’entamer une agitation et comme le meilleur moyen d’intresser le mineur est de rveiller chez lui la haine de la Compagnie - car le Palais-Bourbon le passionne mdiocrement - il y aura invitablement une grve, qui, vaincue ou victorieuse, n’en aura pas moins cr鳬 pour les Compagnies des difficults et des prjudices.
Je n’hsite pas dire que si j’tais agent, directeur d’une compagnie minire dans cette rgion, je donnerais ma voix un socialiste, estimant que mieux vaut un loup gav qu’un loup affam. Voyez comme les Compagnies sont peu inquites ! Les grandes grves, notamment celles de 1902 et 1906, furent dclares par les ouvriers malgr les ォdirigeantsサ du syndicat minier. Aux sentiments de haine l’gard des Compagnies se mlait de la colre l’gard des ォdirigeantsサ. Et si ces derniers purent reprendre pied, regagner une influence perdue, c’est grce aux Compagnies. Elles taient effrayes bon droit d’un nouvel tat d’esprit qui se manifestait chez les mineurs, elles avaient intrt ce qu’il dispart. Le moyen d’y parvenir ? Il tait leur porte : ne discuter qu’avec les ォdirigeantsサ du syndicat, leur accorder quelques satisfactions ou quelques promesses, qu’ils rapporteraient aux grvistes en criant victoire ! Les mineurs, parvenus une tape de la grve voisine de la fatigue, enregistreraient promesses ou satisfactions et ils se devraient d’acclamer ou d’approuver leurs ォdirigeantsサ.
Ne croyez pas que j’exagre ! Au premier grand conflit qui clatera dans le Pas-de-Calais, examinez et jugez ! Je dis qu’il clatera un grand conflit, parce qu’il est devenu de rgle normale parmi les mineurs de cette rgion d’engager une grande lutte intervalles presque rguliers. Tous les quatre, cinq ou six ans, il semble que le mineur prouve le besoin de faire grve, de quitter la fosse, de prendre l’air, de traduire sa colre et son indignation par un acte dmonstratif.
Et remarquez que la dure de ces grandes luttes dpasse toujours quarante jours. Jusqu’au quarantime jour, le mineur reste obstin, fort ; partir de ce moment, la lassitude apparat, la nostalgie de la mine prend le grviste. Les Compagnies qui connaissent l’tat d’me de leurs esclaves savent en tirer parti. J’ai voulu en son temps connatre la raison de pareil phnomne. Il m’a t rpondu que le mineur par le systme des payes, de la distribution du charbon dans chaque famille tait en mesure de parer ses besoins pendant quarante jours environ. Semblable cause est-elle vraie ? Peut-tre. Car le mineur en lutte doit se suffire. Ne croyez pas que les secours reus par le syndicat soient distribus ! ils sont conservs dans la caisse syndicale. Lors de la grande grve de 1892, le syndicat garda une somme dpassant les 100.000 francs venus en grande partie d’angleterre. C’est avec les intrts de ce capital que l’organisation vcut pendant plus de douze ans. Grce ces intrts, elle fonctionna, fit face ses frais d’administration, de dlgation si ncessaires pour faire croire la puissance du syndicat.
Aussi, ne manquez pas de hausser les paules lorsque vous entendrez un de ces ォdirigeantsサ minier dclarer que l’action n’est possible que si on possde beaucoup d’argent, que l’ouvrier n’est fort que si le ncessaire lui est assur par le syndicat ! Oui, l’argent est indispensable, condition qu’il en soit distribu ! Ce n’est pas le cas chez le mineur du Pas-de-Calais.

Le prêtre
Le politicien
Les raisons de la docilité dont font état les ouvriers de cette région de la France à l’égard des chefs catholiques ou des chefs socialistes sont diverses.
Chez les tisseurs, l’extrme misre existe pour chacun d’eux l’tat permanent, elle est installe demeure dans leur foyer et pour l’en chasser ou pour en attnuer les effets les efforts ont fait dfaut. Les chefs politiques sont hostiles l’action syndicale, et s’ils l’ont aide, soutenue, a t pour attirer eux tous les bnfices de cette action. Les uns proccups de conserver un prestige religieux sur le patron et sur les ouvriers ne pouvaient veiller chez ces derniers des sentiments de rvolte. Les autres, proccups de conqutes lectorales faisaient du proltaire un lecteur, non un combattant. Les premiers ne parlent que de dieu, les seconds ne parlent que de conqute du pouvoir, seul capable d’assurer au salari un sort meilleur. Par consquent, l’action syndicale est inutile ou de peu d’importance. De meilleurs salaires, de plus courtes journes, des garanties de travail dans l’usine sont choses secondaires. La rsignation, la misre sont les clefs du paradis divin, la docilit, la confiance dans le bulletin de vote sont les clefs du paradis terrestre. Et d’ailleurs, disent les socialistes, nulle amlioration n’est possible, en priode capitaliste, seule la conqute du pouvoir politique ralisera l’mancipation du travailleur. De sorte que les efforts se sont tendus vers la conqute du pouvoir, l’action, dans l’usine, dans l’atelier, contre le patron, sur le terrain conomique tant juge impuissante.
Depuis plus de vingt ans, le tisseur a t berc au son de la musique lectorale, tandis que le patron, plus pratique, s’attachait tirer de l’ouvrier un plus grand rendement pour un moindre salaire. aussi la situation du producteur s’est-elle aggrave ! Il n’en pouvait tre autrement ; le patron ne rencontrant pas ou peu de rsistance parmi son personnel pouvait se livrer une exploitation forcene.
Sous l’influence de la Confdration Gnrale du Travail dont les luttes veillaient chez les travailleurs de cette rgion des sentiments de colre et d’espoir, il y a eu parmi eux des vellits d’indpendance l’gard du Parti socialiste. Celui-ci s’en est rendu compte. Ses militants, dociles aux ordres du Parti - certains n’ayant rencontr que dceptions et dsillusions amres dans la vie lectorale - se sont dpenss et il y a eu de ce fait recrudescence d’activit syndicale. Mais il est craindre que venue trop tard cette action ne puisse ragir et faire œuvre efficace. C’est que dans le tissages les mfaits - mfaits dans la socit prsente - du machinisme sont incorpors au mode de production dans un tat de dveloppement trs accentu ; pour le rduire un effort considrable est ncessaire. De cet effort les tisseurs aujourd’hui sont incapables. La raison en est vidente ! C’est que le machinisme dans son perfectionnement quotidien a prcd l’organisation, la lutte syndicale. Celles-ci cr鳬es, fortifies il y a vingt ans, auraient pu pallier bien des difficults et prparer sur la machine une action plus grande de la part des ouvriers afin d’en rgulariser ou d’en adoucir les consquences.
Cette restriction n’est pas particulire au tisseur du Nord de la France, elle est la mme partout : Elbeuf, Troyes, Roanne, Lyon, etc. Notez que dans ces dernires contres l’influence du citoyen Guesde y a domin ou y domine encore. Notez galement qu’ Cholet, Laval, Flers, Cond-sur-Noireau, etc., il y a un tat de choses identique ; l, rgne, domine le prtre. Curieux rapprochement ! Et comme on s’explique qu’aujourd’hui dans le Parti socialiste politiciens et prtres se rencontrent. Leurs mthodes de ォtravailサ ont bien des points de ressemblance.
La misre, le travail dmoralisant de l’usine, la quasi-certitude que le tisseur a de son impuissance, allis ses habitudes de soumission, son manque de pratique de la lutte, au climat du pays, ses mœurs, au spectacle qu’il a sous ses yeux, l’atmosphre dans laquelle il passe sa vie, dterminent chez notre proltaire une mentalit particulire. il est la victime gmissant sourdement sur son sort, exhalant des plaintes, convaincu de l’inutilit de son effort dont il n’a jamais essay la valeur, imprgn de cette parole dcourageante : il n’y a rien faire ! Port par tout ce qu’il voit et qu’il sent laisser s’couler sa vie dans un cadre monotone et dsesprant, il et fallu, ct du tisseur, des militants qui le stimulent, l’entranent la lutte, crent autour de lui une vie agissante, remuante : il a rencontr au contraire des hommes qui ont accentu ses dispositions naturelles, lui ont recommand l’inaction, en lui prchant la strilit de l’action pour lui inculquer une soumission rsigne et une obissance passive.
Chez les mineurs la misre est moins grande, on peut mme dire que l’ouvrier de la mine est un privilgi si on compare sa situation celle du tisseur. Il ne connat pas le chmage, et son salaire quotidien est plus lev ; il est toujours le double. Vous allez vous demander comment se concilie sa soumission semblable celle du tisseur avec sa situation qui est diffrente ! L, rsident des causes fort compliques, enchevtres mme, et je me garderai bien de prtendre les connatre toutes. Je dirai simplement que les priodes de rvolte sont plus frquentes chez les mineurs que chez les tisseurs ; elles prennent cependant le mme aspect : Armentires, en 1903, les magasins furent envahis par les grvistes, les marchandises fabriques par eux furent jetes dans la rue, c’tait l’ouvrier voulant supprimer la production de son travail et que son instinct poussait dtruire pour dtruire le bnfice du patron que son labeur avait cr鳬 ; Lens, en 1906, c’est le grviste exaspr par la criminelle rapacit de la Compagnie minire et qui matrialisait sa colre par la destruction de la demeure de son directeur.
Nanmoins, si la grande partie de la classe ouvrire est sous l’influence des hommes politiques, il faut reconnatre que nombreux ont t les travailleurs dsireux d’chapper leur tutelle. Ceux-l s’efforaient d’ouvrier les yeux de leurs camarades, de leur communiquer leur ardeur. Mais ils durent abandonner la lutte, quitter la rgion parce que s’abattaient sur eux la main du patron et du politicien. Boycotts par le patronat, par le Parti, ils taient contraints de s’loigner.
A Lille, Roubaix, malheur l’ouvrier clairvoyant qui veut connatre et savoir et qui ayant appris veut apporter dans les discussions ou dans les luttes sa pense et son effort. Il saura ce qu’il en cote de porter atteinte l’orthodoxie politicienne.
Il est juste d’ajouter que bien de ces militants obissant leur naturel, manquaient d’habilet, leur opposition contre les pratiques de tous points semblables celles de nos capitalistes tait maladroite, tatillonne, nervante, donnant prise auprs de la masse la critique des politiciens.
Jusqu’ ce jour, pareille opposition n’a pas donn de grands rsultats. Il y a une fatigue, une lassitude parmi les travailleurs du Nord qui par moments trouvent trop pesante la domination politicienne ; mais fatigue ou lassitude ne se traduisent que par des grognements. Viendra-t-il des militants souples, habiles, sachant, sans heurter la masse, exprimer ses dsirs, coordonner ses penses, stimuler sa colre, lui donner forme et force ? C’est certain. Leur tche sera dlicate, non impossible. Car il y a parmi cette population des trsors de vigueur et d’lans. Il faudra les fortifier et les dvelopper. A cette condition, il y a plus attendre de cette classe ouvrire du Nord de la France, que celle des rgions indiques plus haut. Le contraste entre elles est frappant. Au Nord il faudrait les qualits ォentranantesサ du Midi. A celui-ci, il faudrait les qualits ォendurantesサ du Nord. Je n’ose souhaiter un pareil amalgame !

Bonds de retardataires
Repos réparateur
Je songeais également à la Bretagne, à sa population ouvrière, qui tard venue au syndicalisme a voulu par bonds se placer au niveau des régions les mieux entraînées. Les bonds ont été rapides, accélérés ; sans retenue les Bretons se sont lancés dans la lutte, se préoccupant trop peu de la masse placée naturellement derrière eux et à mesure que celle-ci restait sur place, ils donnaient libre cours à leur obstination, à leur entêtement naturels. La fatigue devait inévitablement résulter d’un pareil état de choses. L’ardente toi, touchant, touchant le mysticisme, qui animait les Bretons, s’est amoindrie, pour laisser place à un état de maturité et de consistance exigeant un long temps de repos. Aujourd’hui la Bretagne ouvrière se recueille, panse ses blessures. Le silence dans lequel elle est plongée est coupé par des soubresauts et des éclairs. Ce sont les sardiniers, peu touchés par le grand mouvement d’idées qui convulsa ces dernières années la Bretagne. Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui cette corporation jette une note claironnante au milieu du silence breton.
Ce repos me parat ncessaire condition toutefois que les militants en comprennent la signification et prparent des lments et des conditions de recrutement pour le jour du rveil.
La Bretagne, dans la partie la plus rapproche de nous, a une situation meilleure, c’est sans doute d ce que les population qui l’habitent ont prcd dans l’organisation ouvrire les autres parties bretonnes : Morbihan, finistre. Cette anciennet l’a tenue en dehors des soubresauts indiqus plus haut. aussi, y peut-on constater une lutte permanente dont les effets sont apprciables. En Ille-et-Vilaine, se trouve Fougres comptant plus de huit mille travailleurs occups dans la chaussure. Depuis le lock-out de 1906, les syndicats : coupeurs et cordonniers, dj importants, ont exerc une cation considrable dont les patrons sont fort inquiets.
Rennes, qui longtemps resta plonge dans une inactivit quasi-gnrale, prsente des changements. Ils sont dus l’organisation du btiment qui, l comme partout, a considrablement grandi. C’est qu’il y a dans ce pays un essor prodigieux vers le groupement parmi les travailleurs de cette industrie, essor qui rsulte du mouvement de 1906 parmi les syndicats parisiens. Depuis, on n’a pas cess d’enregistrer des progrs. Ce mouvement, en particulier parmi les maons, ォdclenchaサ les autres corporations de Paris et celles de province. Le nombre des organisations s’est accru : celles qui existaient la date indique ont vu grossir leurs effectifs. De cet accroissement est sorti le besoin, violemment ressenti, de possder un organisme national. Rapidement cr鳬, il s’est rapidement dvelopp. Trop mon gr. Pour parler un langage trivial, je dirais qu’il a fallu ouvrir des rayons nouveaux avant que ceux installs la vieille fussent mis en marche. D’o il doit rsulter une confusion, un trouble, alors que la clart s’impose au fur et mesure que l’extension grandit, grandissant naturellement les responsabilits.
On comprend que plus un rouage est compliqu, plus il est malais d’en saisir tous les organes dans leur constitution et dans leur fonctionnement. Faute de cela, il y a frottement, usure. Un organisme ouvrier est un rouage dont chacun doit connatre le mcanisme, le possder dans son cerveau pour en surveiller et en rgler la marche. Un accroissement plus lent et plus profond et t prfrable. Sa rapidit a suscit des espoirs qui, s’ils ne se ralisent pas, jetteront la dception voisine de l’indiffrence. L sera l’cueil, si on n’y prend garde.
Six mois aprs la constitution de la Fdration nationale du Btiment, je disais : ォTrop vite, trop rapide.サ Aujourd’hui, plus fortement qu’alors, je rpte : ォTrop rapide, trop de responsabilits incombant dans un trop court dlai, si la griserie du succs teint l’esprit de prvoyance et de clairvoyance.サ

Patronat puissant
Prolétariat désarmé

L’Est me revenait l’esprit. cette rgion si industrielle, place entre les souvenirs d’un pass meurtrier venant exasprer un patriotisme en dclin, et les besoins cr鳬s par le dveloppement prodigieux d’un industrialisme envahissant. Les Vosges encombres de tisseurs que la propagande syndicale n’a pu galvaniser pour en faire surgir un mouvement profond et vivace. A l’abri des haines de l’ennemi, s’est constitue une bourgeoisie dont la puissance est colossale. En face d’elle se dessine une vague action syndicale marque par quelques rvoltes, au lendemain desquelles reparat un calme profond. ヌa a t les grves d’Etival, de Fraize-Plainfiang, de Raon. Ont-elles jet parmi la population vosgienne des lments de propagande et d’action ? C’est douteux. Car depuis c’est le silence complet. Cette population est la seule de ce pays qui, trs dvelopp industriellement, n’ait jamais eu des rapports intimes et directs avec le mouvement confdral. La Fdration nationale textile a bien des ramifications dans ce dpartement, mais trop floue, trop hsitante, elle ne parviendra pas communiquer une rgion o tout est crer, une impulsion qui ferait des Vosges une contre de lutte et un foyer d’agitation. Il faut reconnatre que ce soin du pays a toujours t pauvre de militants. Les quelques camarades qui se sont rvls des lutteurs se dbattant dans un milieu foncirement hostile, ont manqu d’appui, d’o l’obligation pour eux de se taire ou de s’loigner. Les hommes qui ont exerc une action relle ne l’ont pu que grce une indpendance matrielle et puis parce qu’ils se livraient cette propagande dpourvue de tout idal, de tout lan qui est le propre du syndicalisme lgalitaire pratiqu sous l’œil bienveillant du gouvernement et dont celui-ci vante tout instant le mrite et la vertu.
A ct on rencontre un centre encore plus important au point de vue industriel : la Meurthe-et-Moselle. Ce dpartement, par ses richesses naturelles en minerai, sera demain le matre de la production mtallurgiste, c’est dire l’intrt qu’il y a pour le mouvement ouvrier ce qu’un fort mouvement syndical s’y tablisse. Pour cela, tout est faire. Des organisations qui donnrent naissance au grand mouvement grviste de 1905, il ne reste rien. La lutte s’y poursuivit, nergique de la part des ouvriers, tenace de la part du patronat. Celui-ci triompha. Il avait pour lui la puissance conomique et la puissance politique. Ministres, fonctionnaires, magistrats, parlementaires taient sa discrtion. Il avait aussi pour lui l’inexprience des travailleurs et la maladresse de certains militants. Ces derniers portent une large part de responsabilit. L’un d’eux n’estimait-il pas que le fait d’uriner le long d’un mur, acte pour lequel on encourt une contravention, rentrait dans le cadre de l’action syndicale.
L’Union fdrale de la mtallurgie s’tait attache il y a plusieurs annes, fortifier le groupement syndical dans cette rgion, elle avait en 1905 dcid la cration d’un secrtariat rgional sigeant Nancy. C’est ce moment que s’accentue la dbcle. Moins de deux ans aprs, le mouvement qui comptait pour la Mtallurgie, en dehors de Nancy, 3.000 syndiqus environ, n’en comprend plus une centaine. Devant ce rsultat, la Fdration mtallurgiste supprima le bureau rgional. Depuis elle a fait de lgres tentatives, qui ont avort. Il est vrai que cette organisation s’attachait servir de terrain de manœuvre pour des volte-faces et des cabrioles et que retenue par cette ォgymnastiqueサ spciale elle ne pouvait s’adonner une œuvre de reconstitution et de relvement.
Maintenant que l’unit fdrale dans la mtallurgie est un fait accompli, il y a lieu d’escompter des essais srieux en vue de rformer un mouvement syndical dans tout le bassin de Longwy. On peut mme dire que le dveloppement fdral est li ces essais. Plus bas, en Franche-Comt, en passant par Belfort, la vie syndicale est peu dveloppe et cependant la puissance industrielle y est considrable. Sauf quelques mouvements parmi les horlogers de Besanon cette rgion n’a vu aucun conflit depuis celui de 1899. C’est ce conflit qui vit la tentative d’exode vers Paris commence par les grvistes des usines Japy, exode qui fut arrt peu de temps aprs.
Et cependant ce soin de l’Est possde une grande activit industrielle : Belfort, s’y heurtent des milliers de tisseurs dont l’action est nulle ; dans le Doubs, il y a les importantes usines Japy comprenant plusieurs milliers d’ouvriers qui, eux seuls, seraient en mesure de former un mouvement puissant, vritable entraneur pour les autres centres de mtallurgie comme Fraisans et pour les autres corporations. Son influence pourrait se rpercuter parmi les ouvriers en mtaux, si nombreux dans la Haute-Marne o, pour ces catgories de travailleurs, tout est faire. Elle irait se rpercuter jusqu’ la Cte-d’Or, ce dpartement riche en vignobles mais si pauvre en activit ouvrire. Dijon, qui commande ce dpartement, compte un proltariat nombreux. Mais quoi sert d’tre nombreux si nulle action n’en rsulte ! L une municipalit socialiste sigea l’Htel de Ville pendant quatre ans ! Qui oserait affirmer qu’il s’en est suivi une extension du mouvement syndical ? Il semble que l’organisation syndicale est sortie plus affaiblie de l’aventure lectorale.
Le jour o, dans l’Est, allant de la Meurthe-et-Moselle au dpartement du Doubs pour revenir sur l’Aube et sur la Cte-d’Or, existera un fort mouvement ouvrier avec ses centres : Nancy, Belfort, Besanon, Troyes, Chaumont et Dijon, un grand progrs sera ralis. Nancy, il y a deux ans, avait revtu un caractre intressant, un rveil ouvrier s’tait manifest. Par elle, il devenait possible de rappeler la vie syndicale les bassins miniers et les centres mtallurgistes lorrains. Mais le lendemain a t pnible. Un affaissement est survenu qui a pris des proportions inquitantes. Il est d des procds trangers l’action syndicale et dont on a us sous son couvert. Sous le cri : ォPas de politiqueサ, se cachaient des proccupations frisant le chantage lectoral. Aujourd’hui, dans cette ville, la besogne est recommencer.
Les ouvriers de la chaussure, qui sont l’me de ce relvement, voient en cette qualit crotre leurs difficults par suite d’une lutte constante qu’il leur faut exercer sur le terrain corporatif. Si le syndicat de la chaussure disparaissait ou perdait ses meilleurs militants, le patronat serait rassur pour une certaine priode.

Des centres de rayonnement
De leur nécessité
Dans la région lyonnaise, grenobloise, la situation est médiocre ; là aussi la politique fait ses ravages. Après une période de décroissance due à des divisions provoquées par les influences des partis, Lyon se reforme, les syndicats reprennent pied, et la vie ouvrière s’accroît, le foyer qu’est Lyon s’anime à nouveau. Il me faut souhaiter que la dernière crise politicienne y soit la dernière. Mais je crains fort que pareil souhait ne soit pas réalisé. Ce serait cependant désirable. Lyon, à mes yeux, est trop important par son commerce, par son industrie, pour ne pas désirer dans l’intérêt du mouvement ouvrier de ce pays, voir cette ville constituer un centre de propagande, vrai centre de rayonnement pour toute une région jouant un grand rôle économique.
L’action rvolutionnaire du proltariat exige pour sa croissance et pour son extension un vaste rseau form de groupements dissmins, rattachs par des liens naturels ces centres mieux placs par leur situation gographique et dont l’influence s’exerce et se rpand loin autour d’eux. Lyon peut et doit tre un de ces centres. Il commande tout un bassin possdant une industrie en pleine force, il est proximit de cits ouvrires trs actives ; autour de lui s’agitent des puissances conomiques dpendantes les unes des autres ou ayant des points de contact communs. Tout contribue pour que cette rgion alimente une vie syndicale intense, profonde, dont les manifestations peuvent tre de chaque jour. Lyon doit donc tre un point de ralliement d’o peut partir une impulsion et un lan se rpercutant sur des centaines de mille de travailleurs. Toute la Loire est ses portes : Saint-ノtienne mineur et tisseur, Roanne pleine de tissages, les cits ouvrires et mtallurgiques si nombreuses qui s’enchevtrent sont ses cts, l’Isre dont l’avenir industriel se dessine peine par l’emploi qu’il rserve de sa houille blanche est tout prs. Dj dans ce dpartement les centres ouvriers y sont nombreux. Voiron, Moirans, Vienne, Vizille, aux grandes usines de soieries et de tissages, Domne, Brignoud, Poncharra aux papeteries toujours en mouvement, Bourgoin, Vizille aux ateliers mtallurgistes, Grenoble, qui compte des milliers d’ouvriers dans la peausserie, dans la ganterie, dans la mtallurgie, Morestel, Les Avenires, Izeaux, aux fabriques de chaussures. Et j’en passe !
Il fut un moment, il y a huit ou dix ans, o Lyon eut l’ambition d’tre un centre attirant et agissant. On avait l’impression qu’il voulait devenir un foyer vivant pour toute la rgion. Mais au lieu de se cantonner dans un domaine facile dterminer, il vit grand, il voulut supplanter Paris. C’tait une faute. Puis virent les divisions d’ordre politique : les comptitions lectorales y taient nombreuses ; il y eut mme des marchandages. Certains hommes voulurent exercer un chantage sur des personnalits politiques pour en tirer des subsides personnels. Ces derniers ne furent pas dupes et comme les malproprets se commettaient sous le couvert du mouvement syndical, elles frapprent celui-ci. Aujourd’hui les passions sont teintes, les adversaires aux prises ont disparu. C’est un bien !
Grenoble a t pendant une courte priode un centre trs actif. Mais son activit dplaisait au Parti socialiste dont les tats de service sont reprsents par les deux dputs grenoblois, MM. Zvas et Cornand, socialistes unifis hier, indpendants aujourd’hui. Sous l’action dissolvante de ces derniers et du Parti, les syndicats ont priclit. Cette crise de dcroissance se prolonge depuis plus d’un an. Quand prendra-t-elle fin ?...

Course vagabonde
Action incohérente
Plus bas encore c’est la Provence au soleil qui apaise et qui dore les misères du jour, Marseille la pare, Marseille, ville cosmopolite où se forme un mélange de races, exerçant sur les rapports entre les hommes et entre les classes une influence mauvaise. La lutte ouvrière y est difficile, ardue, la vie est comme une fournaise qui fait sursauter dans une course sans arrêt. L’ouvrier passe dans l’organisation, il n’y stationne pas. Si au passage il est pris, retenu par un effort qui s’offre, il se donne, pour disparaître ensuite. A Marseille, il y a des organisations, je dois dire des cadres, il y a un mouvement ouvrier pétillant, mais peu profond ; il y a les inconvénients propres aux grandes villes : au sortir de l’usine la dispersion entière du personnel ; celui-ci se rencontre à l’atelier, pas ailleurs. Et cependant Marseille est la ville dans laquelle se sont agitées les solidarités les plus effectives ; les soubresauts et les conflits s’y sont multipliés. Il est vrai que Marseille le doit à son port. Les marins continuent leur mouvement revendicatif avec ténacité ; les combats soutenus par eux sont connus. Je n’insiste pas.
Cependant, remarquons ensemble que leur action est pleine d’lan et de vigueur. Les armateurs ont en face d’eux un personnel nergique et rsolu ; les dockers, puis le lock-out de 1904, ont vu disparatre leur organisation qui fut, les annes prcdentes, si forte et si active. Aujourd’hui, le syndicat vit grce aux sacrifices d’une poigne d’hommes. Reverra-t-on bientt les grves victorieuses de 1902, 1903 ?... Dans ce cas, il serait indispensable que nos camarades apportent dans leur action plus d’intelligence et de mthode. Car la situation prsente est due leurs fautes. Il ne m’en voudront pas de les indiquer. Je suis un des rares militants qui considrent que mieux vaut l’insuccs que l’inaction et, par consquent, j’estime qu’ils n’ont pas trop combattu. Mais ils ont lutt souvent sans motifs plausibles, sans raisons justifies. Ils ne sont pas les seuls. Les dockers, en gnral, sont ports commettre les mmes fautes. Ceux de Nantes, en particulier, en subissent les consquences. Car leur organisation a compltement disparu depuis la grve de 1907.
A Marseille, sur les quais, il y avait, par chantier, un dlgu dsign par le syndicat. Ce dlgu devait surveiller l’application des conditions de travail convenues entre patrons et ouvriers ; il surveillait l’embauchage, la carte de syndiqu tait ncessaire. Il avait un pouvoir... grand, trop grand. Pour un rien..., je dis pour un rien, souvent ce dlgu lanait, en plein travail, un coup de sifflet. C’tait le signal... ; chacun devait cesser le chantier... c’tait la grve... Pourquoi ? Tout le monde l’ignorait : patron et ouvriers.
A Nantes - je le tiens des militants qui, dans la grve, furent les plus rsolus - on agissait de la faon suivante : un homme arrivait pour commencer le travail, dans un tat d’brit complte, puant le vin ou l’alcool. Le contrematre, estimant que cet ouvrier tait incapable de se livrer une besogne utile, le priait de quitter le chantier, lui conseillant le repos. C’tait naturel, direz-vous ! Vous estimerez, comme moi, que l’alcoolique est un grand adversaire de l’ouvrier, et que, ivre, sa prsence n’est pas dans un atelier ou sur un chantier ! Naturellement, le docker ne partageait pas l’avis du contrematre. L’invitation tait vertement releve et une menace ne tardait pas. Ah, disait-il, vous ne voulez pas que je travaille, vous me congdiez, c’est que vous voulez la grve !... Et, de fait, aussitt le chantier tait dsert.
Ces faits, souvent renouvels, devaient immanquablement avoir une fin. Les entrepreneurs, lasss, nervs, voulurent, pour que cessent de telles pratiques, recourir une grande lutte dans laquelle chacun jouerait son ォva-toutサ.A Marseille, ce fut un lock-out ; Nantes, ce fut l’acceptation entire de la lutte engage sur un chantier. Ici et l la rsistance fut acharne ; ce fut, pour les dockers, la dfaite complte.
Il faut convenir, et je l’ai souvent dclar des camardes dockers, que de tels faits ne peuvent fortifier le mouvement ; au contraire, ils sont nuisibles.

Fédération d’industrie
Milieux artificiels

C’est sur les rives mditerranennes que sont situs les grands chantiers de construction maritime de La Seyne et de la Ciotat. Plusieurs milliers de travailleurs y sont occups, et cependant il n’y a pas d’organisation. Rarement les militants y sont appels. Et c’est bien regrettable, car la construction maritime y joue un grand rle. Les ouvriers qui l’assurent tant tous agglomrs, il devrait rsulter une certaine facilit pour la cration de groupements puissants. Il est vrai qu’en aucun moment on ne s’est attach, d’une faon particulire, une propagande parmi cette catgorie de travailleurs. Il et fallu se donner comme objectif : la construction d’une Fdration d’industrie de la construction maritime, avec une base d’action commune, dfinie, susceptible d’encadrer les forces ouvrires la composant : mcaniciens, forgerons, charpentiers en bois et en fer, menuisiers, peintres, etc...
La faute en est une mconnaissance absolue qu’ont les militants des conditions qui doivent dterminer le recrutement et la formation d’une Fdration nationale d’industrie. On devrait, le plus souvent, prendre pour base de recrutement l’objet pour la cration duquel concourent des corporations : le btiment, le navire, le livre, les chemins de fer, le verre, la voiture. On fait le contraire en bien des cas. On prend alors comme base la matire employe : le mtal. Il s’ensuit l’impossibilit totale pour l’organisation ayant cette base de crer une action offensive. Sur quoi reposerait, en effet, une action offensive ?
Tout le long de Cte d’Azur il n’y a pas d’industrie ; les seules corporations en mesure de former des groupements srieux, c’est—dire dont l’action s’exerce pour le dveloppement ou l’arrt de la vie locale, appartient au btiment. Il y a, dans nos villes balnaires, une extension croissante, chacune d’elles marchant la recherche de la perfection, dans le confort, le luxe, le plaisir, qui exige la prsence et l’emploi de quantits importantes d’ouvriers du btiment.
L, l’organisation syndicale suit des courbes fort accuses, les conflits conservent le plus souvent une forme trs limite. Seule Nice a t, plusieurs reprises, le th鰾tre d’vnements conomiques d’un certain intrt. Mme dans ces circonstances, la base du mouvement manquait d’tendue. C’est que sur toute cette cte, le travailleur finit par s’imprgner des conditions spciales propres ces villes mondaines ; il en prend, le plus souvent, tous les dfauts.

Petites choses, grands effets
Les travailleurs de l’État
Toulon est la seule ville, le long de la mer, qui, au point de vue syndical, soit à même de jouer un rôle assez important. elle le doit à l’arsenal maritime qui compte plus de six mille ouvriers. Un syndicat formé de ces salariés fonctionne depuis une dizaine d’années. Ses états de services sont nombreux. Il contribue, à lui seul, à alimenter la vie locale dans des proportions sensiblement égales à celles des autres organisations réunies. La Bourse du Travail de Toulon, qui a pour secrétaire un réformiste, a toujours manqué d’esprit combatif ; elle n’a dépensé un peu d’activité que lorsque le syndicat de l’arsenal forma une Union de syndicats dissidente. Cette « concurrence » obligea la Bourse, et surtout son secrétaire, a sortir de l’inaction pour se lancer dans une propagande plus remuante. Le curieux réside dans l’attitude du secrétaire qui, quoique réformiste, est un adversaire acharné de la représentation proportionnelle. Il veut, dans l’administration de la Bourse du Travail, le vote par syndicat, car avec le vote proportionnel, le syndicat de l’arsenal aurait plus de voix que tous les autres ensemble. Ce syndicat serait le maître, et son premier acte serait de « débarquer » notre secrétaire, qu’il qualifie de rond de cuir. Le syndicat de l’arsenal prétend que le secrétaire a créé des organisations squelettes afin de s’entourer d’amis fidèles ; il ajoute que nombreuses sont celles qui ne comptent qu’un ou deux membres. A-t-il raison ? C’est possible.
Les organisations qui s’agitent dans la Bourse du travail de Toulon sont galement hostiles la reprsentation proportionnelle ; non parce que ce mode de reprsentation est mauvais en soi, mais parce que le syndicat de l’arsenal leur dplat. En effet, Toulon comme Brest, Lorient, Cherbourg, Rochefort, ports maritimes, existe une certaine dualit entre l’ouvrier de l’arsenal et le travailleur de l’industrie prive. La situation du premier est juge privilgie par le second. elle lui parat ainsi parce que l’ouvrier de l’ノtat jouit d’un travail rgulier, d’un salaire fixe qui jamais ne descend, et un ge relativement jeune d’une retraite apprciable ; ses journes sont plus courtes, sa besogne peu accablante. Le travailleur de l’arsenal prend le travail le matin 7 heures et le quitte le soir cinq. Il a eu, au moment du repos, une suspension de deux heures. Aprs la journe, il est de ces salaris de l’ノtat qui vont complter leur salaire en faisant un couple d’heures chez un patron de la ville. Les uns rasent, d’autres font de la menuiserie, de la chaussure, etc. Et le travail qu’ils font ainsi est enlev l’ouvrier qui, lui, n’a rien, ni scurit, ni salaire rgulier, ni courte journe, ni perspective d’une retraite. Contre cette dplorable faon de pratiquer de la part de certains ouvriers de l’arsenal - ils sont d’ailleurs la minorit - les syndicats des ports se sont levs, ils ont rprouv toute besogne accomplie en dehors de l’arsenal, mais il leur est matriellement impossible de contrler chaque jour tout le personnel.
Et malgr les rprobations publiques, les travailleurs de l’industrie prive font peser sur le syndicat de l’arsenal la responsabilit d’un semblable tat de choses. D’o une source de conflits locaux dont Toulon aura eu une large part.
On conoit aisment que de tels conflits se fassent sentir sur l’ensemble du mouvement local. Il faut cependant reconnatre que les ouvriers de l’industrie prive, en se tenant loigns de l’organisation, mettent celle-ci dans l’impossibilit de ragir en dictant des conditions de travail qui tiendraient les salaris de l’ノtat loigns de leurs ateliers.
Sur ces menus faits, sur les rclamations qu’ils entranent, se greffent des faits plus importants, promettant, pour demain, des conflits d’une autre nature. J’ai entendu, Toulon, des militants - parmi eux, des ouvriers de l’arsenal - dclarer que les organisations particulires d’ouvriers d’ノtat n’avaient pas de raison d’tre, que demain leur existence prsenterait de graves dangers pour l’ensemble de la classe ouvrire. Que le mieux tait que les travailleurs de l’ノtat rentrassent dans les syndicats similaires de l’industrie prive. ainsi, les mtallurgistes rentrant au syndicat local de la mtallurgie ; les peintres dans celui des peintres ; les employs dans celui des employs. De la sorte, le proltariat ne serait plus morcel, partag, coup en proltariat administratif et en proltariat industriel et commercial.
Jusqu’ quel point pareille thse est-elle soutenable ? Et en admettant que demain le proltariat soit coup, divis, comme consquence de l’attitude respective de la classe ouvrire et des dirigeants, s’ensuit-il qu’il soit possible, rationnel, de confondre dans la mme organisation ouvriers de l’ノtat et ouvriers industriels ? difficile problme. Avoir des craintes, les prvoir, les annoncer, n’est pas le rsoudre. Ce que je crois, en ce qui me concerne, c’est que le rgime de paix sociale qu’il nous faut traverser certaines priodes, nous cre d’normes difficults. Pour y faire face, quelle attitude prendre ? nous intresser aux luttes auxquelles sont astreints les salaris de l’ノtat, nous y mler s’ils le demandent, suivre leurs efforts, enregistrer leurs succs en sympathiques, non en jaloux, ounous efforcer de les attirer nous, dans nos syndicats, au risque de voir nos appels sans chos.
Pour ma part, je me borne demander aux serviteurs de l’ノtat, en venant dans nos organisations centrales, de ne pas oublier qu’entre leur patron et le ntre il y a, quoi qu’on dise, des diffrences. Ils sont les salaris d’une institution forme dmocratique, nous sommes les producteurs travaillant pour un patrondont l’exploitation industrielle ou commerciale est de forme et de fond autocratique ; qu’ils doivent tendre ne pas alourdir ou obscurcir notre marche en voulant y introduire des pratiques incompatibles avec nos instincts de lutte et nos traditions.
En mettant cette place, la suite des dclarations de militants toulonnais, ma propre pense, je n’ai pas voulu m’adresser aux ouvriers de l’arsenal de Toulon. Ils seront, j’en suis convaincu, - s’ils doivent en arriver l un jour, - les derniers justifier mes rflexions. C’est dire, par consquent, qu’ils se placent en dehors de toutes les apprciations ci-dessus.
L’ardeur juvnile dont firent preuve, de 1902 1905, date de la grve gnrale des arsenaux, les ouvriers des ports maritimes, s’est un peu ralentie, un tassement s’est opr. S’il a pour objet de prparer une nouvelle priode de croissance, tant mieux !

Milieux agricoles
Centres stériles
En reculant on arrive au pays de la vigne, au milieu des plaines aboutissant aux premiers contreforts des Cévennes. C’est partout des ceps, aussi loin que l’œil peut percevoir et distinguer. Là, on rencontre le véritable prolétariat agricole, aggloméré par villages d’importance variable. Dans son sein il y a bien le vigneron propriétaire d’une parcelle de vigne ; dans certaines parties du Midi vignoble, ce vigneron n’est pas rare. Mais celui-ci doit, comme le « sans propriété », courir à la recherche d’une occupation quotidienne pour y trouver un salaire indispensable. Pour celui-là, la récolte de la parcelle de vigne est un appoint venant grossir le gain réalisé par le travail vendu au grand propriétaire.
Les salaris agricoles dans cette partie de la France se comptaient par milliers. J’ai appris les connatre lors des grves de dcembre 1904. Je passais au milieu d’eux de longues heures. Ces grves surgissaient au lendemain d’une closion rapide de groupements syndicaux. C’est en 1902, au Congrs de Montpellier, qu’apparurent les premires organisations agricoles. Il y avait eu dans les Pyrnes-Orientales en 1900, 1901, une fdration agricole comprenant quelques syndicats, mais on ne peut lui rattacher la cration du mouvement paysan parmi les vignerons. elle adhrait la Confdration gnrale du travail. Elle disparut en 1902.
Peu aprs le Congrs de Montpellier, il se cre une fdration agricole dans l’arrondissement de Bziers, vritable march des vins. Par la suite, elle largit son rayon d’action pour devenir la Fdration des Syndicats agricoles du Midi. Il y eut dans un court dlai des crations multiples de syndicats ; leur nombre s’leva une centaine. Les paysans, dj conquis aux ides dmocratiques se lancrent corps perdu dans l’action syndicale. La grve devint invitable ; elle clata comme il est dit plus haut, fin 1904.
Depuis, la mvente est venue ; le chmage en a t la consquence. Pouvait-on rclamer au propritaire puisque le travail faisait dfaut ? non. Le rcoltant n’avait nul besoin du travail du vigneron. Il ne fallait pas songer le vendre plus cher. Avec la crise vint l’agitation agricole de 1907. ensemble, propritaires salaris parcoururent les routes l’appel du ォrdempteurサ vigneron. Les dmonstrations monstres de Montpellier, Narbonne, Nmes, Perpignan, Carcassonne, virent les adversaires de la veille se donner la main pour dfendre la vigne et son produit.
Cette collaboration porta atteinte l’organisation puisqu’elle obscurcissait les oppositions d’hier. Les vignerons dsertrent le syndicat pour aller la Confdration vigneronne. Mais, virent les vendanges et l’hiver de 1907 : le concours du proltaire fut oubli par le grand propritaire, les promesses faites pour l’obtenir ne furent pas tenues. A ce moment, le paysan comprit qu’on s’tait moqu de lui. Et petit petit, il est revenu l’organisation de classe, cette organisation que dans le plus fort de la tourmente n’avaient pas dsert les militants les meilleurs.
La persvrance n’est pas la qualit dominante de l’habitant d’une rgion agricole. Capable d’un grand lan, d’un grand effort, il ne peut se dpenser dans un combat de longue dure. Il est surtout la victime et la dupe des fictions dmocratiques, ce qui rend malaise la tche des hommes conscients et rsolus. D’ailleurs, nos paysans sont isols ; ils n’ont pas leur porte, tout prs pour s’appuyer, pour s’inspirer des centres actifs, importants, pleins de vie. Sur ces hommes, avides de mouvement, on rpandait le bavardage des universits populaires, ou le mielleux langage du politicien. A Montpellier, qu’y a-t-il ? des facults et non des foyers de lutte ; des pions, et non des combattants. Les syndicats y sont inexistants. Les quelques lments de lutte qui y sjournent n’ont reu aucune utilisation. A Narbonne, qu’y a-t-il ? une municipalit socialiste plus proccupe de gestion que d’action ouvrire. C’est cette municipalit qui depuis de longues annes n’a pu parvenir donner aux syndicats un asile. La Bourse du travail est installe la mairie ; elle y a un bureau de 50 mtres carrs, contigu celui du commissaire de police. Une lgre cloison les spare. Je ne rcrimine pas, estimant que pour tre forts, les syndicats ne doivent rien solliciter des municipalits, ni en subsides, ni en immeubles. Je constate que devant des syndicats qui n’ont cess de rclamer plus de place, plus d’espace, les socialistes sont rests silencieux. ils considrent comme l’ordinaire, que point n’est besoin de lutter contre le patronat, du moment qu’un ォcamaradeサ est la mairie.

Exemple d’activité syndicale
Indépendance syndicale
Le Cher est un département plein de traditions révolutionnaires ; il a une histoire. Depuis des années, jamais son activité ne s’est ralentie. Bourges, qui possède une industrie moyenne, est remplie d’une vie syndicale en plein fonctionnement. elle déborde au loin, et il est peu de coins de la région qui n’aient reçu la visite d’un camarade de la Bourse du travail de Bourges. Le Cher compte dans sa population les travailleurs des bois, hommes silencieux qui, dans le calme le plus serein, commettent les actes les plus hardis. Leur ténacité, leur persévérance sont extrêmes. Ils sont d’une nature opposée à eux de leurs camarades paysans, les vignerons du Midi. Les marchands de bois ont en eux de rudes adversaires. 1893 vit leur première organisation et leurs premières grèves. après, c’est le silence, le recueillement jusqu’en 1902. A ce moment, la Bourse du travail de Bourges, sur la prière de la C.G.T., tente la création d’une Fédération bûcheronne qui comprendra quelques syndicats de formation récente. Elle est constituée, et va de suite à la C.G.T. Depuis ce mouvement, la lutte se poursuit ; chaque année, au moment de la distribution des coupes de bois, le syndicat fait sentir sa force et il veille à la sauvegarde des intérêts bûcherons. Les ouvriers le savent, et ils aiment leur organisation.
Les modes de travail chez les bcherons du Cher se distinguent de ceux pratiqus ailleurs. L, les coupes de bois se font en commandite dans bien des communes. Voici comment on opre. A l’entre de l’hiver le marchand de bois tablit la superficie et l’importance des coupes. Puis il s’adresse au syndicat qui, par l’intermdiaire de son bureau, fixe, aprs tude des lieux, le prix de la coupe.
S’il y a accord - et on y parvient l’amiable ou par la lutte - les travaux commencent ; pour y travailler le bcheron doit tre syndiqu, car c’est le syndicat qui embauche. Du jour o le contrat est intervenu entre le syndicat et le marchand de bois, celui-ci n’a pas s’occuper de sa coupe. Les bois lui seront livrs dans le dlai fix et dans les conditions dfinies dans le contrat.
On voit l’intrt que prsente ce mode de production.
Vierzon, qui possde le dput socialiste, Breton, parat vouloir se relcher de l’inactivit dans laquelle il tait plong depuis 7 ou 8 ans. Tant mieux ! Cette ville compte plus de six mille ouvriers appartenant diverses corporations, en particulier la mtallurgie et la mcanique. Si Vierzon avait dpens la mme somme d’efforts que Bourges, le Cher occuperait la premire place dans le mouvement syndical de ce pays.
A ct il y a Mehun, autre centre de cramique o l’influence du mme dput fut longtemps dprimante.
Il y a l aussi un progrs. Ces divers centres, quel que soit leur tat de croissance, sont venus au groupement ouvrier il y a quelques annes. Seules les cits de Saint-Florent, Rosires, qui comptent chacune plusieurs centaines de mtallurgistes employs en majorit fabriquer des ustensiles de mnage, et Saint-Amand ont hsit longtemps pour imiter les villes voisines.
Aujourd’hui, il y a dans chacune de ces localits des organisations syndicales. Les deux premires parce que comprenant des professions agglomres, ont donn naissance un mouvement ouvrier fort intressant. rosires eut soutenir, il y a deux ans environ, une longue grve qui se termina la satisfaction des ouvriers. A Saint-Amand il y a peu d’activit. Cela est d sans doute ce que nulle industrie n’y domine ; il y a un ensemble de corporations effectifs rduits, et aucune d’elle n’est parvenue constituer par son importance, par sa hardiesse, le centre autour duquel se groupent les autres professions.
si on compare la situation du Cher celle de dpartements plus industriels on remarque immdiatement qu’il existe dans le premier un esprit de camaraderie, de solidarit, d’enthousiasme inconnu dans bien des rgions. Et cependant le Cher n’est pas proprement parler un dpartement industriel ; les industries qui y sjournent ne sont aucunement dpendantes les uns des autres : la cramique n’a que de lointains rapports avec la mtallurgie ; les bcherons eux-mmes si nombreux dans le cher sont dissmins par village. Il est cependant un coin de ce dpartement dans lequel la propagande prsente plus de difficults qu’ailleurs : c’est l’arrondissement de Sancerre. Il y a encore des localits o nul ne peut pntrer, cela provient peut-tre de ce que ce coin chappe l’influence rayonnante d’une cit active et agissante. Je n’oserais cependant m’arrter des causes, n’ayant visit cette partie du cher qu’une seule fois.

Henrichemont, canton important quelques kilomtres de Bourges, comprend quelques tanneries - une vingtaine - occupant ensemble cent cinquante ouvriers environ. C’est encore le petit atelier de deux, trois salaris, les procds de travail n’ont pas vari. Tout s’y fait la main, et les produits employs sont des vgtaux. Un seul atelier - le plus important, il emploie une vingtaine d’ouvriers - utilise des machines. A Henrichemont, le tannage a donc conserv sa forme ancienne ; et nul produit chimique n’y a encore trouv emploi. J’ajoute qu’il est encore bien des coins ignors du pays o le travail s’opre comme Henrichemont. Un syndicat y existe depuis plusieurs annes, il groupe le tiers de l’effectif total de la corporation.

Bourges que je revoyais pour la dixime fois n’a pas chang. Le mme enthousiasme y rgne, on le partage ds la descente du train. La seule grande agglomration y existant appartient l’ノtat ; elle relve du Ministre de la Guerre : c’est la fonderie. Comme dans les ports maritimes - pour des raisons identiques sans doute - les rapports entre le personnel de l’ノtat et les organisations ouvrires manquent de cordialit. La discorde cependant y est inconnue. Bourges n’a jamais connu les divisions profondes qui crent des camps rivaux ; il y a eu des difficults certes, mais aisment surmontables ; la politique y a fait peu de mal. Le secrtaire de la Bourse du travail est le militant incomparable ; chaque Bourse du pays devrait possder le semblable. S’il en tait ainsi, le mouvement ouvrier serait autrement actif qu’il ne l’est. Mais... Rarement comme Bourges, malgr l’absence de toute industrie, on est parvenu crer une situation matrielle et morale qui dfie les coups du Pouvoir. La subvention donne annuellement la Bourse par la municipalit a t supprim il y a quelques annes sans apporter dans l’organisation la moindre perturbation. Les services y fonctionnent comme auparavant, la mme activit y rgne. C’est la seule union locale du pays qui soit sortie de l’preuve plus forte, grandie. Car la crise qui s’abat sur les Bourses du travail, d’aprs les ordres de M. Clemenceau, due au refus des municipalits de continuer le versement des subvention stimula les syndicats berrichons. Ils s’attelrent de suite une œuvre de consolidation et de progrs : la cration d’une maison indpendante comprenant salles de runions, bureaux, bibliothques. aujourd’hui la ralisation est proche, grce l’initiative, la tnacit et la confiance en soi du secrtaire. ainsi, loin de s’abattre, la Bourse du Travail de Bourges se redresse, donnant un exemple de volont toutes ses sœurs.
Lors de mon passage dans cette ville, Saint-Florent avait une usine en grve, il fallut m’y rendre pour y donner une runion, le dlgu de la Mtallurgie devant venir de Paris n’tant pas arriv. Dans cette localit ce fut au prix de grandes difficults que l’organisation fut cr鳬e. Elle est maintenant debout, bien vivante. une cooprative de consommation fonctionne trs bien. elle ne sera pas inutile demain pour abriter les militants si ncessaires que le patronat ne manquera pas de jeter hors des usines

Influences politiciennes
Désorganisation
Issoudun est à quelques kilomètres. L’industrie n’y est pas très prospère : des mégisseries, des parchemineries, des chapelleries. Le tout comptant 600 ouvriers environ. Il y a quelques années Issoudun comprenait plus de 1.000 ouvriers de la peau : mégissiers et parcheminiers. Actuellement elle en compte moins de la moitié. La cause en est dans une fabrication défectueuse. Issoudun pourra être fière de ses divisions politiques, car elle en a connu. Le député est socialiste, il est en fonction depuis 1893, il a été maire de longues années. Qui est-il ? Que vaut-il ? Cela vous est indifférent ; à moi de même ! Ce que je retiens c’est qu’autour de lui se groupèrent une grande quantité de travailleurs, tandis que d’autres se rencontraient autour du concurrent, également socialiste. Voyez la situation et dites-vous que la besogne politique préoccupait davantage les ouvriers que l’organisation syndicale. Aujourd’hui, ensemble, les quatre syndicats existants groupent à peine quarante membres. Pesez ce chiffre ! quarante syndiqués dans une ville qui élit un député et un maire socialiste à « demeure ». Cette constatation comme on le verra par la suite n’est pas particulière à Issoudun. Je puis ajouter que jamais ne m’était apparue avec tant de netteté l’opposition qu’il y a entre l’organisation ouvrière et la politique socialiste. Là où celle-ci domine il y a en général peu ou pas d’organisation syndicale. Je note ici ce point important. J’y reviendrai par la suite.
Je donnais une runion aux mgissiers dans le but de redonner au syndicat qui en 1904 soutint quatre mois de grve gnrale corporative, un nouvel lan. Les militants escomptaient une quinzaine d’auditeurs. Il y en eut plus de quarante. C’est un succs ! me dirent ces militants.

Montluon est une ville importante essentiellement industrielle ; les usines y sont nombreuses, leur importance est norme. elles occupent des milliers d’ouvriers. Il y a donc, allez-vous dire, tout ce qu’il faut pour que Montluon possde un fort mouvement ouvrier ; d’autant, ajouterez-vous, que ses dputs sont socialistes, qu’il en est ainsi depuis prs de vingt ans, que la municipalit est galement en grande majorit socialiste ! Dtrompez-vous ! De ce moment Montluon compte moins de deux dents syndiqus. A la runion publique que je donnais sous les auspices de la Bourse du Travail, il y avait cent auditeurs peine ォentasssサ dans une salle pouvant contenir un millier de personnes. Le rsultat pour Montluon tait maigre ; il tait d’ailleurs escompt par les militants, qui ds mon arrive dans la ville me communiquaient leurs craintes. Craintes justifies ainsi qu’on l’a vu. Que pouvais-je dire ces cent camarades ? Vanter le mouvement local ou transmettre des impressions que chacun pouvait ressentir comme moi. Il est, en effet, profondment regrettable, leur ai-je dit, qu’une ville qui se pique d’tre l’avant-garde, d’tre un foyer rvolutionnaire, qui affecte une orthodoxie socialiste impeccable, compte des syndicats vides de membres. Je n’oublie pas qu’en mai 1906, le mouvement ouvrier avait acquis une grande force, il tait une puissance. Mais une maladresse commise par un dlgu de Paris jeta la dislocation gnrale dont les effets se rpercutrent dans le Parti socialiste. Aussi, depuis, celui-ci prend ses dispositions pour ne pas que se reforment les organisations syndicales, qui cr鳧rent des difficults au Parti lorsqu’elles taient pleines d’activit.
Je ne dsespre pas cependant de voir les mtallurgistes de Montluon reconstituer leur groupement, y venir en nombre, prts nanmoins, se garder de fautes irrparables tout en lui conservant sa forme combative. Pour atteindre ce rsultat les camarades actifs feront bien de ne pas s’attarder l’acte que commet l’ouvrier, consistant aller dposer dans une urne un bulletin de vote, ils doivent ne voir en lui qu’un proltaire qui a pour intrt comme eux de lutter contre le Patronat. Il leur suffira de reconnatre que dans le Parti, comme partout, il y a l’homme sincre qui souffre et celui qui tire parti de ces souffrances.

De l, j’allais Toulouse passant par Limoges, sans m’y arrter. Limoges est une ville importante tant par le nombre de ses habitants que par son activit commerciale et industrielle. Elle compte plusieurs milliers d’ouvriers travaillant dans la cramique, dans la chaussure, dans la mtallurgie. elle constitue un centre qui, comme Lyon, devrait jouer un rle actif dans le mouvement syndical de cette partie de la France. Elle en possde tous les lments condition de les utiliser. C’est dire que jusqu’ ce jour ces lments n’ont pas t utiliss. Comment le seraient-ils ? La lutte politique proccupe trop les militants pour qu’il leur soit possible de se livrer une propagande efficace sur le terrain conomique. D’autant que pour constituer un centre de rayonnement et d’attraction il est ncessaire de se donner tout entier une unique besogne. C’est cette condition que l’on s’amliore soi-mme tout en amliorant autour de soi.
Parmi les travailleurs de Limoges il y a ce qu’on peut appeler du ressort, ils sont pleins d’lan, d’enthousiasme. Mais lan et enthousiasme ne sont ォpermisサ et ォtolrsサ que si le Parti y trouve avantage et profit. On n’y parle plus aujourd’hui que ォd’action mthodiqueサ, de ォcalmeサ, de ォsagesseサ, de ォprudenceサ. Les mouvements de 1902 et de 1905 s’loignent dans le souvenir et dans les faits. Si l’on y songe c’est pour les regretter et pour jurer que tant que l’intrt du Parti les interdire les grandes luttes ouvrires sont dsormais ォfruit dfenduサ.
En effet, Limoges ouvrier fut ardent, prompt pour l’action, il y a quelques annes. C’est qu’ cette poque les militants du Parti taient en mauvais rapport avec le dput-maire socialiste indpendant. Il tait ncessaire que des vnements se produisent qui fissent clater l’impuissance du socialisme indpendant. Sur le terrain lectoral et politique, le dput-maire tait imbattable. Sa faiblesse provenait de son peu d’influence sur le terrain syndical. aussi ses adversaires politiques s’attachrent-ils l’œuvre des syndicats ! Et en s’y attachant il en rsultait un accroissement d’activit inconnue jusqu’alors qui se traduisait par des conflits.
Vous vous souvenez de la grve de 1905, des incidents qui se produisirent, de l’assassinat de Vardelle ! L’intensit et la force de ces vnements dpassrent le but, sous l’influence des lments rvolutionnaires non socialistes. Ceux-ci se dpensaient sans compter, laissant libre cours leur colre et leur exaspration. Les politiciens se laissrent porter par ls vnements dans l’esprance que le dput-maire lass, dcourag, abandonnerait le terrain - et les fonctions - pour les leur cder. Le Parti ne pouvait en effet acqurir une autorit qu’en dtrnant l’indpendant qui jouissait des sympathies ouvrires.
Le maire se retira, les lections se firent. L’indpendant dut remplac... par le Parti ? non, par les progressistes. Le but tait ainsi dpass. Le Parti avait travaill pour le ォroi de Prusseサ. Jugez de la dception. La grande bourgeoisie, la moyenne que le socialisme indpendant n’effrayait pas s’taient ressaisies en prsence des conflits ouvriers chaque jour plus menaants. L’action syndicale ralisait l ce qu’elle a opr dans tout le pays et dans le Parlement : la rconciliation des classes bourgeoises apeures par la lutte du syndicalisme rvolutionnaire.
Depuis 1905, l’htel de ville de Limoges est dirig par la bourgeoisie. Le premier acte de la municipalit, acte logique, fort naturel, fut de supprimer les subsides allous la Bourse du Travail et d’dicter un rglement inspir de la loi de 1884 et qui avait pour objet de replacer l’action ouvrire sur le terrain lgal. Ainsi, l’dilit se bornait formuler en article de rglement ce que les politiciens allaient par la suite mettre en pratique. Mais ils ne pouvaient accepter sans mot dire l’attaque de la mairie. Le Parti ォreprsentant direct de la classe ouvrireサ, se devait lui-mme de protester et la dignit des ouvriers ne permettait pas d’enregistrer la suppression des subsides et la stipulation d’interdictions rglementaires sans que s’levt de leur sein des rcriminations et des menaces. En fin de compte, les syndicats abandonnrent le local municipal et lourent un immeuble trop rduit pour tous leurs besoins.
Vous croyez, sans doute, que les organisations ouvrires se repliant sur elles-mmes, se cantonnant sur le terrain qui leur est propre allaient chercher parmi elles des ressources leur permettant de crer un foyer o, l’abri des intimidations et des menaces, elles pourraient continuer leur propagande et fortifier leur action ! C’et t la meilleure rponse faire la municipalit. Les syndicats eussent, comme l’ont fait ceux de Bourges, montr leur force en prouvant aux diles bourgeois que les subsides des municipalits ne leur taient pas indispensables.
En effet, le but de ces derniers en supprimant la subvention est d’affaiblir les syndicats et de leur ter les moyens de fonctionner. Ce but est atteint si les organisations ne s’attlent pas toute besogne qui a pour objet de leur assurer pour demain les moyens d’action d’hier et si, s’y attelant, elles n’y parviennent pas. A Limoges, nulle tentative de relvement n’a t faite ni esquisse. Atteints dans leur vie syndicale,, les militants n’ont eu qu’un souci : rparer les prjudices sur le terrain lectoral en dirigeant tous les efforts vers la conqute de l’htel de ville. Une fois installs dans la maison communale, les organisations recevraient de leur mains : Bourse du travail et subvention. Mais la conqute n’est possible leurs yeux que si le Parti et ses propagandistes retournent la politique sage, honnte, pondre, rflchie, qui, au lieu d’intimider la bourgeoisie, la rassure. Aussi le langage, la pratique syndicaux ont-ils chang depuis 1905 ! Le mouvement rvolutionnaire confdral, approuv auparavant par Limoges, est aujourd’hui condamn, rprouv. De telles apostasies n’atteignent que leurs auteurs.
Comme on le voit, Limoges fleurit la politique parlementaire. L, on n’accoutume pas l’ouvrier pratiquer lui-mme la lutte en vue de se fortifier et de se grandir. Non ! il faut que le travailleur se situe en bas pour permettre aux intrigants de se hisser. Il faut des gouvernants, mais il faut avant tout des gouverns. Attendez donc, camarades de Limoges, que le Parti ait ses lus pour ouvrir toutes grandes vos fentres par o pntreront dans votre foyer ces grandes rformes dont ils seront si prodigues !

Vie joyeuse
Centre ingrat
Toulouse est cette ville remplie d’une vie bruyante, bourdonnante, qui passe son existence à chanter et à rire. Les faits les plus importants s’y déroulent au milieu d’une population avide de distractions. Les gens se fâchent souvent, très souvent. Leur colère est alors une forme du rire.
Toulouse n’est ni industrielle, ni commerciale, ni bourgeoise, ni ouvrire ; elle est un grand village. Rien - le caractre, les mœurs, le mode de vie, les rapports entre les classes et les hommes - ne contribue donner la cit languedocienne une activit ouvrire constante et profonde. Il n’y a donc pas un mouvement ouvrier intense. Le recrutement syndical rencontre de grandes difficults et l’action des syndicats s’exerce sans trouver de grands chos parmi le proltariat toulousain. La besogne syndicale est en effet pour lui trop aride, trop monotone, elle est faite de petits incidents qui se succdent et se prcipitent parfois. Pour lui faire rendre efficacit et profit, il faut suivre chaque jour cette besogne, s’y attacher. Sans elle, il n’y a pas ces explosions de vie qui ont tonn, surpris, puis effray la bourgeoisie et qui mettent en relief le travail silencieux et quotidien.
Toulouse est une des rares villes qui n’ont pas connu dans le mouvement syndical les divisions politiques. C’est que la politique sectaire n’a pas grande prise sur le toulousain, car elle exige tnacit et obstination ; qualits ou dfauts que ne possde pas l’habitant de Toulouse. Il se montre en toute chose un amateur, un dilettante, un homme heureux, la recherche de sensations et d’impressions. Il est cependant capable de s’mouvoir, de s’intresser, de se passionner.
Le terrain sur lequel il est chez lui, bien chez lui, est celui de la lutte lectorale. S’amuser du candidat, se battre pour lui sont des passe-temps. La vie en un mot est un th鰾tre o il est tantt acteur, tantt spectateur, jouant les rles avec le mme entrain et le mme laisser-aller.
Ville et population tranges, complexes, sautillantes, pleines de charme sducteur dont on aime s’approcher pour goter le repos de l’esprit. Les militants ont une rude tche accomplir : lutte contre le milieu davantage que contre les hommes. Ils se dpensent de faon continue pour cet objet. Ils enregistrent des progrs, insuffisants leur gr.

L’industrie qui domine dans Toulouse est celle de la chaussure ; elle comprend plus de trois mille ouvriers, le syndicat en compte une trentaine. Et cependant tout a t fait en vue d’amener cette catgorie de proltaires l’organisation. Le cordonnier reste indiffrent, se bornant vibrer sous le choc de fortes commotions ; il aime faire de son rduit un ォpetit Capitoleサ, et de cela il est fier. L’ouvrier d’usine, dont le nombre crot au dtriment de celui qui travaille domicile, est victime d’une situation qui ressemble en bien des points celle du tisseur : l’organisation est venue aprs l’entre du machinisme et son dveloppement. Il n’a pu de ce fait s’en rendre en partie matre. Puis le machinisme a dplac peu peu les centres de production ou les a affaiblis. C’est ainsi que Limoges, Angers, Amiens, Lyon, Paris ont perdu de leur activit. A l’avantage de quel centre ? Je m’avoue impuissant rpondre de faon prcise. Des petits centres se sont ferms et dont l’approche est difficile, de sorte qu’il n’y a plus, sauf Fougres, de localit comptant une population dans la chaussure fort importante. J’ajoute qu’il n’y a pas de rgion dans laquelle se trouvent agglomres de grandes fabriques. Il y a parpillement. De Toulouse il faut aller Limoges pour rencontrer un centre comprenant plus de mille cordonniers.
Toulouse compte un arsenal relevant de la Guerre, une manufacture de tabacs, une poudrerie. Aux syndicats de ces catgories s’ajoutent ceux des corporations indispensables la marche d’une ville de pareille importance.
Depuis quelques mois, les progrs s’acclrent. Un rveil fort apprciable se constate. aussi la vie ouvrire se fortifie et s’tend. Un mouvement syndical s’affirme d’une certaine prcision dans l’ide et dans la forme. Les camarades feront bien de ne pas l’identifier avec la vie lectorale locale, malgr les trs grands services rendus par le Midi socialiste,journal quotidien.

Train de vie opulent
Misère extrême
Tarbes, Pau sont des villes pyrénéennes. Les populations qu’elles abritent n’ont pas la résistance du granit des montagnes. L’ouvrier y vit malheureux, accablé de misère, satisfait peut-être de frôler le riche voyageur, touriste fortuné qui jette l’or à pleines mains à la vue de chacun, que chacun voit briller mais que peu de gens reçoivent. Tous les objets nécessaires à l’existence sont coûteux et cependant les salaires y sont très bas. Et en présence d’une semblable situation, du sein de la classe ouvrière rien ne s’élève, ni colères, ni réclamations. Chacune de ces villes compte une Bourse du Travail. Leur activité est bien faible. Tarbes possède un arsenal relevant du ministère de la guerre et occupant près d’un millier d’ouvriers. Les usines n’y ont pas une grande importance ; les militants y sont peu nombreux et ceux qui s’agitent le font en désespérés. Il est juste de dire que le milieu manque de hardiesse ; d’où l’absence de propagande.
Pau, ville riche, compte pas mal d’usines ; celles du meuble dominent. Il y a eu, en 1905 et 1906, des tentatives intressantes ; une Bourse du Travail fut cr鳬e sans rien solliciter de la municipalit. Un local fut lou en face de la prfecture dans une maison appartenant un commerant quincaillier, beau-frre de M. Barthou, ministre. Cet acte d’indpendance l’gard du pouvoir communal tait d la grande influence d’un avocat de la localit. Cet avocat tait prsident du Conseil d’administration de la Bourse, il assistait aux runions des syndicats, s’intressait leur besogne, y participait.
A bien des indices, il y a lieu de croire un relchement parmi les organisations de Pau. L’lan constitutif semble disparu. C’est regrettable.

Opposition traditionnelle
Effort à tenter
Pontacq est une petite localité située à une vingtaine de kilomètres de Pau. La fabrication de la chaussure occupe les deux tiers de la population. Hommes, femmes, enfants sont cordonniers. Cette industrie y est très prospère pour les patrons. Leurs produits s’écoulent avec une extrême facilité. La seule résistance qu’ils rencontrent provient de la fabrication, non que les ouvriers soient exigeants - ils sont si dociles - mais du fait que la main-d’œuvre est insuffisante. Dans cette localité tout le travail se fait à la main, la machine n’y a pas pénétré. Et puis y est-elle bien nécessaire ? La fabrication coûterait davantage si elle était faite mécaniquement, les prix de façon pour le cordonnier étant si modiques. Un ouvrier ordinaire gagne à peine quatre francs en se faisant aider tout le jour par sa femme. Notez que c’est celle-ci qui fait la partie de la besogne la plus pénible. La vie y est très chère, car tous les produits sont de préférence expédiés l’hiver à Pau, l’été dans les stations thermales.
A Pontacq la lutte syndicale est rcente, le syndicat n’a que deux ans d’existence. Il lui faudra bientt s’il veut remplir sa mission entamer une action en vue d’une lvation de salaires. Je ne connais pas dans le pays une cit o ce but puisse aussi aisment tre obtenu. Mais si Pontacq ne connat pas les luttes sociales, il connat au moins les luttes politiques. Dans ce pays on est rest la vieille opposition : ractionnaires pratiquants et rpublicains. Parmi ceux-ci brillent aux premires places les fabricants de chaussures. En sorte que les ouvriers se heurtent pour les vieux rgimes ou pour la Rpublique. Ces proltaires n’ont donc pas encore compris l’inutilit de cette lutte.
Ils y viendront cependant. Depuis deux ans un sensible progrs s’est opr. Je dis que le progrs est sensible, en tenant compte de la besogne qu’il faut accomplir l-bas.

Luxe, confort
Souffrances cachées
Biarritz, Bayonne, villes ingrates pour le propagandiste. Que de travail s’offre au militant qui veut se dépenser ! L’une et l’autre possèdent une Union locale de syndicats. Celle de Bayonne a son siège dans un local loué en accord avec l’Université populaire ; celle de Biarritz est installée dans une salle de restaurant. Comme à Pau, les salaires ne correspondent pas avec les nécessités de l’existence. A Biarritz les loyers sont hors de prix, les aliments fort chers. Aussi l’ouvrier est-il misérable. Je parle de celui qui ne vit pas directement de l’activité commerciale que crée le visiteur, l’étranger ; de l’ouvrier d’atelier. Le salaire moyen ne dépasse que rarement quatre francs cinquante, cinq francs. Celui qui pour son plaisir va là-bas sur la côte ne peut juger de la situation exacte de l’ouvrier. Tout ce qui s’offre au voyageur est brillant, coquet, confortable, luxueux. Pour connaître, il faut faut se renseigner auprès de celui qui souffre, le voir, lui causer. Une coopérative de boulangerie y fonctionne ; sous peu elle s’adjoindra la vente de tous objets alimentaires ; il y existe également une coopérative de bottiers qui a pour client le riche voyageur ou le citadin aisé. Ses prix de vente dépassent le contenu des bourses ouvrières. Les corporations qui, à Biarritz, peuvent faire un travail efficace appartiennent ai bâtiment, la construction élégante, riche, ne subissant pas d’arrêts.
Bayonne est lent se mouvoir, peut-tre parce que l’intress n’y est pas sdentaire. Cette ville est la fois le faubourg de Biarritz et le boulevard qui relie l’Espagne et le pays basque Bordeaux. De cette situation rsulte pour elle mille difficults. Les organisations ouvrires Bayonne comme Biarritz manquent d’activit malgr les sacrifices d’une poigne de militants. ils ont lutter - l comme dans toutes les stations balnaires - contre l’indiffrence de travailleurs venus passer quelques mois pour connatre le pays et qui trouvent s’embaucher au compte d’un patron de leur profession. Ces proltaires ne sjournant pas ne peuvent s’intresser une lutte ayant pour objet de modifier les conditions de travail.

Défaite électorales
Désarroi complet
Bordeaux est une ville à la population ouvrière importante. Les corporations qu’elle compte sont suffisamment fortes pour qu’il leur soit possible de former des groupements nombreux. Et le rôle qu’ils seraient à même de jouer serait d’un grand intérêt. Le mouvement ouvrier bordelais peut commander à toute une région ; aux Landes, où il aiderait à la constitution d’organisations actives et vigoureuses ; aux Charentes, à la Dordogne à qui demain réserve un avenir commercial et industriel. Mais pour qu’il exerce une influence heureuse autour de lui il faudrait que lui-même eût acquis une réelle puissance. Or, il n’en possède aucune puisque de ce moment il cherche à se relever d’une crise politique sans précédent.
Vous allez dire sans doute que par parti-pris j’attribue les malaises locaux des causes d’ordre politique ! Qu’en affirmant qu’ici comme ailleurs les responsabilits d’un tat de choses prjudiciables rsident dans les confusions tablies entre : action politique et action syndicale, j’obis des passions ou des haines ! Je voudrais qu’il en ft ainsi pour le Parti et les militants, c’est que leur responsabilit serait inexistante.
La Bourse du Travail fonctionnait grce une subvention donne par la ville de Bordeaux. Ses fonctionnaires permanents pays sur la subvention et par consquent mme de se livrer une propagande active taient au nombre de trois.
En 1904 et en 1908, lors des lections municipales, la Bourse et le Parti socialiste tablirent une liste commune ; chacun de ces groupements fournit la part de candidature lui revenant. Les lections leur donnrent plusieurs milliers de voix. En 1904, un moment on crut la victoire. Nanmoins la dfaite fut honorable. ellefut juge telle bon droit par les organisations syndicales et politiques, elle enthousiasma les militants et chacun s’attacha plus prement que la veille renforcer l’union du Parti et de la Bourse. Cette union ne s’tablissait pas sur le terrain de l’action, mais sur des apptits lectoraux incompatibles avec une lutte syndicale vigoureuse et hardie. De 1904 1908 une ide fixe anima les militants de la Bourse et du Parti ; changer la dfaite en victoire, chasser de la mairie les lus bourgeois et y installer les lus ouvriers. Pendant cette priode la Bourse fut, en matire syndicale, moins active qu’auparavant ; elle perdit compltement de vue le rle qui lui revenait, rduisit sa fonction en la dtournant de son objet, et se borna calculer les chances de succs. Les lections viennent, c’est la dfaite encore ; dfaite qui vient complter le dsarroi dans le fonctionnement de la Bourse du Travail. Dj la suppression de la subvention dcide par une municipalit lue contre la liste de la Bourse avait port un premier coup et comme Limoges loin de se retourner vers les syndiqus, de leur montrer la fragilit du bon vouloir municipal, de leur indiquer la voie suivre, de leur faire consentir des sacrifices qui eussent assis l’organisation centrale sur une base matrielle rsistante, les militants prfrrent se tourner une fois de plus vers la mairie, vers le Parti, accentuant ainsi le mauvais ct de la situation.
Devant la dfaite, la dception est grande, profonde ; elle l’est d’autant plus que tout a t tent pour le succs, qu’on a driv vers la lutte lectorale tout le courant des forces ouvrires, que l’on a tout sacrifi, jouant de la sorte une dernire partie, partie sortant du cadre de l’action conomique.
La chute est lamentable, irrparable, la dbandade vient. La Bourse cesse de fonctionner, elle n’a pas de subsides ; les syndicats, hypnotiss par la mairie, accoutums tendre la main, vont sparment chercher chaque mois un maigre secours de dix francs environ. de ce moment, il n’y a plus d’organisation centrale locale, plus de liens entre les syndicats, chacun d’eux va son chemin la drive. Il en est ainsi depuis des mois.
Lors de mon passage en juillet dernier, j’apprends qu’une Union locale est reforme ; y adhrent une vingtaine de syndicats sur quatre-vingts environ ayant asile dans le local municipal. La nouvelle Union profitera-t-elle d’un pass rcent ? S’loignant des comptitions de la politique, se renfermera-t-elle dans une action ouvrire autonome, indpendante, hardie, pleine d’imprvus, mais au bout de laquelle, nanmoins, il y a pour le travailleur un accroissement de vigueur et de confiance ? Je le souhaite. Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Limoges, Nantes, Lille, Nancy devraient tre des points d’action d’une extrme mobilit, groupant, entranant, les masses ouvrires places dans leur rayon. Quelle intensit de vie se dgagerait de ces diffrents milieux l’action prompte, vigilante ! Pour qu’il en soit ainsi, il faut, au pralable, que ces centres prennent conscience du rle qui est le leur, qu’ils s’en imprgnent pour en imprgner autour d’eux les organisations existantes et celles qui sont encore crer.

Participation aux bénéfices
Hostilité ouvrière
Angoulême possède, depuis plusieurs années, une Bourse du travail ; elle compte une vingtaine de syndicats, tous peu vigoureux. A côté, à quelques kilomètres, est situé Ruelle où se trouve une fonderie relavant du ministère de la marine. Le syndicat, fort de plusieurs centaines de membres, fait partie de la Fédération des arsenaux maritimes qui, en plus des ports déjà cités, compte les établissements d’Indret (Loire-Inférieure), et Guérigny (Nièvre). Ruelle confectionne des canons, des torpilles, Indret et Guérigny fabriquent les chaînes, les ancres, les blindages et autres fournitures de la marine de guerre.
C’est Angoulme que sont les les grandes papeteries Laroche-Joubert. Jusqu’ ce jour, il a t impossible d’organiser un syndicat parmi le personnel de ces papeteries. Les propritaires ont tabli dans leurs usines des institutions de secours, de participation aux bnfices, qui retiennent l’ouvrier et lui donnent l’illusion de droits sans valeur.
A ct, les usines existant angoulme ne fournissent qu’un maigre contingent de syndiqus ; car la bonne volont des militants ne suffit pas. Il faut qu’elle s’exerce sur un champ d’action susceptible d’attirer les indiffrents d’abord, les hostiles ensuite ; or Angoulme, les hostiles et les indiffrents sont nombreux.
Les syndicats du btiment sont appels un dveloppement sensiblement suprieur celui qui est rserv aux autres corporations : mtallurgie, mouleurs, alimentation. Ces dernires n’tant que faiblement agglomres paraissent destines pour quelque temps encore rester dans une situation stationnaire.
Le fait le plus regrettable que chacun peut noter et qui frappe tout d’abord, c’est l’hostilit brutale du personnel de la papeterie Laroche-Joubert l’gard de l’organisation syndicale. La constatation d’un pareil tat de choses, d, comme il est dit plus haut, la cration d’institutions d’esprit libral et philanthropique, sert, ct de bien d’autres raisons, de considrant pour justifier une opposition ardente l’extension de semblables crations.
Il n’est pas sans intrt de souligner l’attitude des papetiers d’Angoulme au moment mme o notre gouvernement de paix sociale, form de rengats du socialisme, a l’intention d’accorder en Meurthe-et-Moselle des concessions minires en incorporant dans le cahier des charges des clauses faisant au concessionnaire l’obligation de faire participer le personnel aux bnfices. Si cette participation est effective, il y aura lieu de craindre, comme Angoulme, de la part des mtallurgistes et des mineurs de Lorraine, une hostilit l’gard du syndicat.
Tout permet de supposer que les rsultats atteints par la maison Laroche-Joubert ont incit nos rengats recourir aux mmes procds.
L’attitude de nos parlementaires socialistes sera curieuse suivre lorsque viendront en discussion au Parlement les concessions lorraines.

Progrès acquis
Niort est un centre peu industriel, il est surtout un march agricole. La plus forte industrie est celle de la peau. Niort est une des rares villes o l’on fait du chamois, genre de peau exigeant un travail spcial. A ct des chamoiseries fonctionnent des fabriques de gants de chamois. En plus, il y a quelques autres corporations qui fournissent des effectifs syndicaux de relative importance. L’ensemble parvient donner la Bourse du travail, de cration ancienne, une vitalit qui ne peut aller qu’en augmentant, condition, toutefois, d’acclrer son allure vraiment trop lente. J’ai l’impression qu’il en sera ainsi. Il ne faudrait pas attendre de Niort un essor prodigieux dans le mouvement syndical ; ce serait voir les choses de trop haut et de trop loin. Cependant, le mieux dj acquis vaut qu’on l’enregistre.

Présent incertain
Avenir à préparer
La Rochelle a eu ses difficultés surmontées péniblement par suite de l’inexistence d’une industrie cohérente, homogène. La Bourse du Travail a vu sa subvention supprimée, subissant, de ce fait, une gêne à laquelle le dévouement de militants ne pouvait obvier. D’où une paralysie, un arrêt qui eussent été mortels si ne s’était accusé un mieux sensible, appréciable mais insuffisant cependant.
Les syndicats du btiment, celui de la mtallurgie, des dockers, de cration rcente, peuvent, eux seuls, donner une physionomie active et remuante la Bourse du Travail. C’est une besogne qui ne me parat nullement impossible. Et il y aura intrt ce que le La Rochelle ouvrier s’agite, car il y a tout lieu d’escompter un dveloppement industriel d son, port de La Pallice. L’accroissement de relations maritimes poussant une plus grande industrialisation, doit tre prcde, en l’espce, par l’extension et la consolidation d’un mouvement syndical.

Cet accroissement du commerce maritime rochelais donnera la ville une physionomie autre. Aujourd’hui, La Rochelle compte une population mlange, les travailleurs n’y sont en grand nombre que pour ce qui est ncessaire la vie locale. Car le port possde une faible activit ; trop rduit, il ne permet l’accs d’aucun navire d’un tonnage moyen. Son trafic est donc limit. Il sert plutt d’abri et de refuge aux pcheurs, fort nombreux dans ces parages.
D’ailleurs, la ville est situe de telle faon qu’elle ne peut s’augmenter et s’tendre qu’en faisant la conqute de communes voisines, mieux places, et qui, de ce fait, sont susceptibles d’agrandissement. L’extension de celles-ci donnera La rochelle tout profit, puisque cette dernire s’est arrange pour avoir la mainmise sur les environs. Ainsi La Rochelle est l’agent de progrs et de dveloppement de ces communes conquises par suite de l’arbitraire du pouvoir central, et cet agent n’agit que pour favoriser ses profits et ses desseins.
Ce spectacle qu’offrent nos patriotes rochelais est singulier. Alors qu’ils eussent d s’attacher faire de la commune autonome hier qu’tait Laleu-La Pallice et aujourd’hui vassale de La Rochelle un port de mer florissant, dont l’avenir et t pour cette partie de la France d’une richesse incomparable, ils ont, au contraire, fait tout leur possible afin de paralyser l’essor de La Pallice qui, en progressant, et fait de La Rochelle la ville de second ordre.
Maintenant la mainmise de La Rochelle sur La Pallice est complte, tout accroissement ici sera favorable l-bas. De sorte qu’il est possible, probable mme que le port se transforme de par la volont de La Rochelle, sous son impulsion exempte de toute rserve. A ce moment-l, cette ville prendra une grande importance, les usines s’y creront, les ouvriers y afflueront et les nouveaux venus ne pourront qu’accrotre la vie syndicale, une condition cependant, c’est que les syndicats actuellement existants auront su se prparer par des dispositions utiles, de faon que les arrivants ne pntrent sur les chantiers ou dans les ateliers que par la porte de l’organisation.

Influence incontestée
Exemple à méditer
La Pallice est un faubourg de La Rochelle que celle-ci s’est incorporée pour en régler le développement. Située sur le bord de la mer, à l’extrémité d’une pointe face à l’île de Ré, La Pallice est appelé à un grand avenir. Son port, d’un abord facile, se prête à des aménagements, les terrains inemployés couvrant une superficie énorme. On peut dire qu’il est possible de créer une ville entièrement neuve, en harmonie avec les besoins présents et susceptibles d’amplification.
Le port de La Pallice a moins de vingt ans et dj, depuis une dizaine d’annes, il possde un syndicat actif et dont l’influence, sur les quais, est reconnue par les patrons. Sur le territoire de La Pallice sont tablies des usines d’engrais, des raffineries de ptrole, des tissages. Les ouvriers de ces derniers habitent dans des locaux appartenant aux patrons. De l une dpendance qui fait de ces salaris des rsigns n’osant rien faire et assistant, muets et impassibles, aux triomphes des dockers.
Les ouvriers des engrais et des raffineries soutinrent une grve, il y a trois ans, qui dura plus de 90 jours. L’organisation qui les runit est toujours debout, moins active cependant que celle des dockers.
Cette dernire a fait des prodiges. Nul ne peut travailler sur le quai s’il n’a sa carte de syndiqu ; nul ne peut travailler au-dessous des prix tablis. Mais pareille puissance de contrle n’a pas t acquise sans luttes. Il a fallu du temps et des efforts. Nos camarades se sont gards des excs de Marseille et de Nantes. D’ailleurs, les militants y sont nombreux, trs nombreux. La proportion des syndiqus qui suivent attentivement la marche du mouvement syndical, en gnral, est leve. Nulle part je n’ai trouv proportion semblable. Depuis, s’est cr鳬 un syndicat du btiment.
Les trois syndicats ont form une Union locale, ont lou un immeuble comprenant salle de runion, bureaux, bibliothque, salle de cours. Les cours d’anglais, d’allemand, sont trs suivis l’hiver ; la bibliothque est trs frquente. Si vous avez des livres intressants, utiles, qui vous gnent, envoyez-les la Bourse de La Pallice ! Il y seront les bienvenus.
J’assistais, il y a deux ans, l’inauguration de la Bourse ; ce fut une fte pleine de cordialit et d’entrain. Chacun tait fier du rsultat acquis. La Bourse vit, fonctionne sans subvention d’aucune sorte ; chaque syndicat verse, cet effet, une cotisation mensuelle. De ce moment, les camarades caressent le projet de l’dification d’un immeuble dont les plans sont tablis, qui serait leur proprit.

Réflexions dernières
J’avais fini la srie de mes runions. J’avais augment ォl’amasサ d’impressions recueillies ici et l. J’avais eu l’occasion, durant les heures de voyage, de refaire par la pense des prgrinations prcdentes. J’avais fortifi en moi les convictions anciennes, le dsir d’autonomie, d’indpendance, la valeur de l’effort personnel, la ncessit d’une action toujours accrue.
A mon esprit tait apparue plus nettement, plus clairement que jadis l’incompatibilit existant entre l’action syndicale et l’action politique lectorale et parlementaire. L, o la vie lectorale est active, il y a un mouvement syndical faible. C’est que l’une gne l’autre ; c’est que le mouvement ouvrier, pour acqurir force et puissance, doit s’exercer sans autre limite que ses ressources et ses moyens. Or, l’action lectorale tend le rduire, l’affaiblir, parce que les manifestations ouvrires, en clatant, mettent nu la valeur du pouvoir municipal. Celui-ci ne peut durer que s’il agit dans le cadre des possibilits communales, enfermes entre le caprice du pouvoir central et les intrts d’une clientle lectorale bigarre, htrogne.
Issoudun, Montluon, Limoges, bordeaux - pour ne citer que ces villes - attaches la politique militante, prsentent des organisations affaiblies, diminues, impuissantes crer un mouvement social fait d’une fermentation continue, de sursauts et de luttes. Nulle ou pue de vibration qui se rpercute et s’tend ; nul ou peu d’enthousiasme qui stimule et fait agir ; nul ou peu d’lan qui clate et qui entrane. Il y a des organisations figes, un mouvement qui se trane. Mais il y a, en revanche, des divisions politiques, comme Issoudun, des situations lectorales, comme montluon, des ambitions politiques, comme Limoges, et des dbandades, fruit de la politique, comme Bordeaux.
Est-ce dire que l o n’existent pas de chances lectorales le mouvement soit parfait ? Non. Je constate que dans la plupart des villes o se rencontrent ces chances il y a peu d’activit ouvrire.

Une autre impression dj ancienne s’est renforce en moi. elle est, mes yeux, d’une grande valeur, car elle permet de mesurer la route parcourue et celle qui reste parcourir.
En gnral, le travailleur n’est pas devenu meilleur, il reste avec tous ses dfauts comme avec ses qualits. Pris en soi, seul, lorsqu’il est livr lui-mme, l’ouvrier n’a fait aucun progrs ; group, agglomr, il est autre. C’est que chez l’homme il y a deux personnes : celle qui ne se livre pas et celle qui se donne. La premire est goste, personnelle ; la seconde est sensible, solidaire, impressionnable. Celle-l vit pour elle-mme et pour elle ; celle-ci vit pour la foule, pour la socit. Il y a une diffrence entre l’homme pris chez lui et l’homme pris en collectivit. Voyez l’ouvrier l’atelier, voyez-le la runion de grve. Il y a lutte, souvent dualit, opposition. Pourquoi ? Question dlicate et complique.
Il en est ainsi parce que le milieu social s’amliore selon une cadence plus acclre que l’homme ; c’est parce que l’atmosphre se purifie pour influer sur nous. Nos poumons respirent plus aisment, les jeux de nos organes sont plus souples. Mais nos poumons ne respirent et nos organes ne sont souples que parce que nous faisons partie d’une collectivit, et que tout progrs influe d’abord sur elle pour n’influer qu’ensuite sur nous.
Pour en juger, comparons 1899 et 1909 ! Voyez la diffrence. Quel chemin parcouru ! De cette diffrence j’ai pleinement conscience. De la diffrence existant en nous entre ces deux dates, je n’ai aucune notion.
C’est pourquoi il m’est impossible de prononcer un jugement complet sur les menus faits constats et vus. Ce que je puis dire, c’est que les incidents fltris hier par l’opinion publique sont tolrs aujourd’hui pour tre dsirs demain ; c’est que les ides, hier rprouves, sont comprises aujourd’hui pour tre partages demain ; c’est que le syndicat, encore inconnu et mpris hier, est accept aujourd’hui pour, demain, tre partie intgrante de notre vie et de nos institutions, comme le sera l’action syndicale et toutes ses manifestations : grve, clame ou violente, grve gnrale pacifique ou meurtrire, rvolutionnaires quand mme l’une et l’autre.
Au-dessus des hommes, et souvent malgr eux, l’ide chemine, fait sa troue, s’impose et s’implante ; de mme la lutte pour un meilleur avenir pntre, conquiert, dtruit pour reconstruire. C’est cette œuvre qui trop lentement s’accomplit. C’est elle que nous nous donnons, n’ayant qu’une ambition : c’est d’aider chacun de nous la ralisation de progrs toujours plus vastes et plus profonds.
A parcourir les villes et approcher les hommes, les dceptions s’amoncellent, mais on prouve aussi bien des joies et n’est-ce pas elles qui font vivre ?

Victor Griffuelhes