"Réflexions critiques sur Chomsky et ses détracteurs dans le mouvement anarchiste"

mercredi 13 janvier 2010, par frank, Gutiérrez D. José Antonio

Introduction

La récente visite de Chomsky au Venezuela et ses déclarations sur les processus de gauche en Amérique latine et sur le Venezuela en particulier, ont entraîné une dure critique peu réussie dans la revue vénézuélienne El Libertario, écrite par le vétéran anarchiste espagnol Octavio Alberola, intitulé “Chomsky, bufón de Chávez” http://www.ainfos.ca/ca/ainfos10817.html . Tout l’apport positif qu’aurait pu avoir cet article, s’est malheureusement perdu au milieu d’exagérations, de diffamations et d’un manichéisme stérile. L’article était en outre accompagné d’une caricature où l’on voyait Chomsky montrant son soutien à Chávez avec des affiches de Fidel, Mao, Pol Pot et Ho Chi Minh, ce qui impliquait, d’une part, que tous ces régimes se valent, et d’autre part, un prétendu appui politique de Chomsky à tous ces individus. Non seulement cette lecture est une grossière distorsion de la réalité, mais en outre elle répond exactement à la vision polarisée que les néo conservateurs de la droite nord-américaine utilisent pour attaquer Chomsky depuis des décennies en l’accusant de défendre des “dictateurs” (Pol Pot étant son dictateur préféré selon eux), précisément, à cause de son opposition à la politique extérieure nord-américaine, qui est, prétendument, la dernière garantie de l’expansion des libertés démocratiques. Répéter ce genre de préjugés sans fondement est, pour le moins, une calomnie qui ne joue qu’en faveur de l’hystérie néo conservatrice, même s’il s’agit d’une façon inconsciente. Nous ne pouvons voir quelle sorte de bénéfice peut apporter au mouvement libertaire ce type de diatribes, qui arrivent à faire fuir des personnes qui autrement seraient attirées par notre propagande. Cela a fait que l’anarchisme soit, dans de nombreux cas, uniquement un petit groupuscule de fanatiques qui ont fait une vertu de notre principal défaut, le dogmatisme. Et ceux qui pensent qu’en attaquant le plus violemment possible une personne ne pensant pas comme nous (en général davantage la personne que ses idées), en étant le plus sectaire, on est le plus “anarchiste”.

Le plus lamentable de l’article vient des généralisations et des accusations sans fondement sur les positions de Chomsky en les déformant au point de les rendre non reconnaissables, comme les paragraphes suivant le soulignent :

Comment un homme, ""apparemment"" capable de raisonner, d’analyser de manière critique ce qui se passe dans le monde, peut voyager aujourd’hui au Venezuela pour chanter les louanges du “socialisme du XXI siècle” sans s’apercevoir de la mentalité militaire de son inventeur, le commandant Chávez, et du populisme grotesque de sa prétendue “révolution bolivarienne” ? Comment Chomsky peut-il commettre la même erreur commise le siècle dernier par de fameux intellectuels de l’époque, les uns en glorifiant Staline et les autres, quelques années plus tard, en encensant Mao et son “Petit libre rouge” ? Ils le faisaient en ayant cru qu’en Russie et en Chine c’était le “véritable communisme” qu’on construisait, et lui en croyant maintenant qu’au Venezuela on est en train de créer “un nouveau monde, un monde différent”. Comment a-t’il pu oublier qu’ensuite tous ces intellectuels se sont vus obligés à faire leur mea culpa à cause de l’aveuglement idéologique qui les avait empêché de voir ce qu’il y avait derrière le discours révolutionnaire stalinien et maoïste ? ""Ce totalitarisme, responsable de la mort de millions de gens, qui a inspiré Castro afin d’imposer depuis cinquante ans à Cuba une dictature dont Chávez est un dévot admirateur.""

(...) Le plus surprenant de cette ""conversion à la foi messianique"", semblables aux conversions célèbres à la foi catholique (de Baudelaire, Péguy, Claudel, etc.), c’est que le miracle arrive après le fait de l’écroulement du “socialisme réel” d’inspiration soviétique et l’instauration du capitalisme en Chine par le parti communiste que Mao installa au pouvoir. Car, à la différence de ces jeunes intellectuels “idéalistes”, qui ont exalté Staline ou Mao avant que ne se produisent ces événements historiques importants et significatifs, Chomsky a pu les observer durant sa vie. C’est pourquoi il est d’autant plus incompréhensible qu’il ""semble"" maintenant les avoir oubliés.” (""Souligné par nous)

Quelle est la position de Chomsky ? Nous reproduisons une partie d’une interview où il donne sa vision, tout-à-fait dans la logique de ce qu’il défend depuis des années. Nous pensons, en effet, que personne mieux que Chomsky ne peut expliquer quelle est sa position sur le sujet :

Mon sentiment est qu’il y a aujourd’hui un mélange de formes très prometteuses de démocratie participative, avec une corruption et des tendances autoritaires assez généralisées et qui sont potentiellement dangereuses. Les libertés civiques ont en général été protégées, ce que reconnaissent même les critiques les plus sévères lorsqu’ils sont sérieux. Certaines des critiques les plus dures de l’Occident concernent le refus du gouvernement de renouveler la licence de RCTV (qui émet actuellement uniquement par câble). Je reconnais que cela a été une erreur. Je suis également d’accord avec les commentateurs occidentaux sur le fait que ‘cela n’arriverait pas dans nos pays’. Mais il y a de bonnes raisons pour que cette affirmation soit vraie. Cela ne pourrait pas survenir dans notre pays parce que s’il y avait un coup d’état militaire aux États-Unis renversant le gouvernement, supprimant le Congrès et la Cour suprême et toutes les institutions démocratiques, et si ce putsch avait été vaincu par la mobilisation populaire, et si un canal comme CBS avait grossièrement appuyé ce putsch et tronqué les faits afin de pouvoir le soutenir, alors CBS n’aurait pas vu sa licence refusé cinq ans après. Au contraire, ses propriétaires et ses cadres supérieurs seraient depuis longtemps en prison ou très probablement, on les aurait condamnés à mort. Il est bon qu’on puisse critiquer la violation des droits d’ennemi déclaré, mais il devrait exister des limites à l’hypocrisie”
(Traduit de l’original anglais http://www.chomsky.info/interviews/200711--.htm)

Les opinions équilibrées et critiques de Chomsky contrastent avec le manichéisme de l’article déjà évoqué, qui est incapable de comprendre qu’il existe des nuances dans le monde, et que ce qui n’est pas blanc n’est pas nécessairement noir. De même le fait que certains ne sont pas d’accord sur tous les points avec nous ne signifie pas qu’ils soient en opposition absolue avec nos principes.

En réponse à cet article, le camarade Frank Mintz, militant anarcho-syndicaliste français et auteur ayant une longue trajectoire, a écrit le document suivant que nous mettons à la disposition de nos lecteurs. Non seulement c’est une invitation à l’abandon du manichéisme et à un retour à la pensé critique dans le mouvement libertaire, mais de plus, c’est une tentative de placer toute critique de Chomsky dans le cadre de ses apport indiscutables au mouvement populaire et libertaire, et aussi dans le contexte de ses véritables positions (sans inventions ni distorsions). Nous penons dans ce sens que l’article rend justice à un compagnon qui est un soutien indubitable au mouvement libertaire, un apport beaucoup plus fort dans le mouvement que celui des “Papes” croyant avoir l’autorité d’excommunier.

D’autre part, l’article est une invitation à traiter de problèmes objectifs qui font face aux processus de changement, non seulement en Amérique latine, mais dans le monde entier. Des problèmes comme la dépendance économique des pays de ce qu’on appelle le Tiers monde, la séduction des projets réformistes-populistes et de leurs avancées indubitables sur le terrain des droits sociaux, etc., ne sont pas des sujets que nous pouvons continuer à aborder à la légère ou à partir de positions purement philosophiques. Ils supposent un débat sérieux et documenté dans les secteurs libertaires, du moins parmi ceux qui ont des ambitions révolutionnaires.

C’est pour ces différentes raisons que nous avons considéré important de reproduire une nouvelle fois cet article, corrigé par l’auteur*. Nous espérons que cela soit profitable pour nos lecteurs et que cela puisse servir à lancer un débat rationnel et fondé chez les libertaires, pour renforcer la critique sans confondre avec la calomnie, le sectarisme enragé ou les attaques personnelles.

José Antonio Gutiérrez D.
12 janvier de 2010

"Réflexions critiques sur Chomsky et ses détracteurs dans le mouvement anarchiste"

Il me semble qu’une partie des attaques du camarade Octavio Alberola contre Chomsky (article en castillan paru en septembre 2009 et repris en décembre sur ainfos) ont peu de fondement, car il ne s’est pas souvenu de positions élémentaires de Noam. Et je suis d’accord avec Octavio pour signaler des contradictions de Chomsky, encore que ce ne soient pas les mêmes.

Un autre plan complexe, est celui de la critique de Cuba et du Venezuela de Chávez, en écartant les arguments fallacieux qui cherchent à passer sous silence la rébellion, et en jugeant une réalité avec des aspects ouvriéristes, sans blesser les travailleurs, surtout latino-américains, qui maintiennent une certaine confiance dans des directions et des leaders qui ne nous paraissent ni fiables ni sérieux.

Noam Chomsky et l’Amérique Latine

Nous sommes beaucoup à savoir que Noam Chomsky n’est pas affilié à un groupe anarchiste, tout en étant proche des IWW des Etats-Unis. Son travail comme “compagnon de route” de l’anarchisme est digne d’éloge et, par exemple, je crois que Les intelectuels et l’État (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=723) a davantage de portée libertaire dans ce sens que beaucoup d’articles d’anarchistes, en commençant par les miens.

Il est non moins évident que Chomsky agit et a une militance dans son propre pays en dénonçant l’impérialisme nord-américain. Et il ajoute à cette approche, la nécessité pour les travailleurs d’élargir la surface de la cage où nous sommes (image qu’il a trouvé dans la propagande du Mouvement des sans terre brésilien), c’est-à-dire renforcer les services sociaux de l’État afin de ne pas être asservis par les grandes entreprises privées. La même vision directe et concrète apparaît dans ce « La diminution de l’État signifie le renforcement du secteur privé. La diminution de l’État réduit le domaine sur lequel l’influence publique peut s’exercer. Ce n’est pas un objectif anarchiste. Des gens peuvent se faire des illusions sur l’expression « diminuer l’État » et le moyen de s’en débarrasser, mais pensez à ce que cela signifie. Cela veut dire réduire l’État et consolider un pouvoir pire encore. Ce n’est pas un objectif anarchiste. » (Dialogue entre Chomsky et des étudiants d’Histoire de l’Université de São Paulo en novembre 1996, Democracia e autogestão, São Paulo, 1999, p. 71.)

Quant à la visite de Chomsky au Venezuela en septembre 2009 il a lui-même déclaré : Un grand nombre des programmes qu’il a lancés [Chávez] me semble assez prometteurs, comme les misions (programmes sociaux), les efforts pour réduire la pauvreté. Il a impulsé les efforts d’intégration en Amérique du Sud, comme la Banque du Sud, ou Petrocaribe. Tout cela est très positif. Je crois qu’il y a également de grands problèmes dans le pays, comme un haut niveau de criminalité, une énorme corruption, des éléments de caudillisme - le fléau traditionnel latino américain. (Rebelión, 24.06.09, tiré de BBC Mundo, Noam Chomsky, « Les changements en Amérique du Sud sont source d’inspiration").

Après la visite de Noam Chomsky à Hugo Chávez, je n’ai pas vu sous la signature de Chomsky de grandes tirades de louanges exagérées ni non plus de mention de “socialisme réel”. Durant les années 1970 et la guerre des USA en Indochine, Chomsky est également allé au Vietnam du Nord, c’est-à-dire un gouvernement marxiste léniniste, pour montrer son soutien à un pays dévasté par l’impérialisme et il n’est pas devenu pour autant un propagandiste marxiste.

Je pense que Noam profite au maximum de son rôle exceptionnel (et non renouvelable, à mon avis) d’intellectuel engagé et incorruptible. Si Octavio l’a oublié c’est dommage pour lui, et je ne vois pas de déviation ou d’abandon de position libertaire chez Chomsky.

En revanche, j’appuie Octavio lorsqu’il évoque les intellectuels admirateurs du “socialisme réel” et qui touchaient d’énormes droits d’auteurs par les éditions en russe et dans d’autres langues des colonies (dans le cas latino américain nous avons Pablo Neruda et tout spécialement García Márquez qui a laissé dans la Bulgarie de Todor Jivkov, des souvenirs de son avidité de dollars, comme quelqu’un l’a remarqué à propos de Salvador Dalí).

Le problème qu’on pourrait soulever est que gagnons-nous avec le retrait de l’impérialisme nord-américain s’il est remplacé par un autre ? Sans compter que ce remplacement est bien souvent suivi d’un régime corrompu et sans aucun contrôle des citoyens sur leur propre gouvernement, comme le Vietnam le démontre, et également Cuba, mais dans un contexte différent.

En effet, la prostitution était moins forte que sous Batiste jusqu’à l’adoption à Cuba vers 1985 des boutiques en dollars [tout Cubain naïf pouvait voir au bout d’une semaine de séjour à Moscou ou à Sofia les séquelles de la corruption, mais Fidel Castro plaça les dollars avant l’éthique, -élémentaire application d’une analyse que je vais présenter plus avant- d’Engels pour le Mexique] ; l’éducation progressa (mais une fabrication du consensus digne des USA) et un progrès de la médecine (du moins tant que le socialisme réel existait).

Une situation peu brillante, mais où n’existaient ni les escadrons de la mort ni génocide des opposant semés par les États-Unis au Guatemala et dans d’autres pays voisins dès les années 1960. La crasse imposée par les USA fit ressortir à Cuba une reprise sociale médiocre, qui devint un mythe même en Argentine, où Perón et Evita firent beaucoup plus pour l’éducation et la santé (un système encore efficace pour les urgences, mais dans des conditions préalables meilleures que dans les Caraïbes).
Et il est logique dans ce contexte que Chomsky apprécie des régimes comme ceux de Correa, Evo Morales, y compris Lula, et de Chávez, vu leur relative opposition à des aspects de l’impérialisme nord-américain.

Sur ce plan aussi la critique possible à la position de Noam Chomsky est de remarquer que l’impérialisme qui remplace les USA est celui de l’Union Européenne, assez semblable ou totalement complice de celui de l’Amérique du Nord dans le cas de Repsol. La politique extérieure est un autre aspect inquiétant, et sur ce point Chávez est le plus timide des chefs d’État sud américains soi disant anti impérialistes, puisqu’il continue à vendre presque autant de pétrole brut aux USA, comme ses prédécesseurs le faisaient, et il ne semble avoir aucun plan alternatif, en dépit de ses affirmations tonitruantes.

Mais, comme dans le cas de Cuba, il existe par voie de contraste l’ensemble latino américain et sud américain de « villas miserias » (bidonvilles) et de mort quotidienne due à la famine. Et en opposition à l’abandon où sont les pauvres du Mexique à l’Argentine, Chávez annonce des mesures encourageantes que l’on peut accuser de populisme, de démagogie, de clientélisme, de promesses creuses, mais qui existent bien en tant qu’aide aux plus pauvres. C’est ainsi que se forme un mythe de progrès et de lutte contre la famine.
Dans le climat de manichéisme propagé et approfondi en Amérique Latine de tout miser sur le néo libéralisme (en français facile : le capitalisme des Etats-Unis et du FMI) ou bien sur les leaders issus du fatras de la pseudo gauche des Castro, Chávez, Lula et Morales, il est nécessaire de faire usage d’un langage compréhensible et savoir nuancer les doutes et les critiques.

Noam est un des rares intellectuels nord-américains dans la minorité de ceux qui intervient contre l’impérialisme de son propre pays, et qui n’est pas tombé dans l’illusion de la candidature de Barack Obama. Et Noam le fait avec des critères anti capitalistes que tous les libertaires peuvent partager (dans le sens de libertaire partisans de la lutte de classe et anti hiérarchiques, les autres apportent peu à la lutte).

Écarter les arguments fallacieux pour faire taire la rébellion

La polémique est un art difficile. À la fin du XIX siècle et aux débuts du XX, un certain nombre d’anarchistes espagnols (presque tous sous l’influence de Bakounine et ensuite de Kropotkine) proposait des débats publiques aux socialistes ou aux bourgeois. La finalité ne consistait pas à convertir l’opposant mais à démontrer l’insuffisance de ses arguments pour défendre une position autoritaire, c’est-à-dire qui bâillonne les travailleurs dissidents, au nom d’un Comité central prétendument clairvoyant et guide des masses, ou d’une oligarchie détentrice de la clé de l’économie stable et de progrès social pour tous.

Dans la vulgarité intellectuelle des partisans du verticalisme, capitaliste ou marxiste léniniste, lorsqu’il s’agit d’idées libertaires, le débat n’a pas lieu, ce sont des affirmations (proche de l’infaillibilité papale). Par exemple les anarchistes, dont la caractéristique centrale a été une adhésion enthousiaste à l’action et un refus de la réflexion [...] Pour assurer leurs espoirs [révolutionnaires] de grandes analyses théoriques et une extrême cohérence idéologique ne semblaient pas nécessaires. (Juan Suriano Auge et caída del anarchismo (Argentina, 1880-1930), Buenos Aires, 2005, pp. 13-15). On trouve des impertinences similaires chez des historiens comme James Joll, Hugh Thomas, Gerald Brenan.

D’autre part, pour le “socialisme scientifique”, Friedrich Engels a établi : Et Bakounine reprochera-t-il aux Américains une « guerre de conquête » qui porte, certes, un rude coup à sa théorie fondée sur la « justice et l’humanité » mais qui fut menée purement et simplement dans l’intérêt de la civilisation ? On bien est-ce un malheur que la splendide Californie soit arrachée aux Mexicains paresseux qui ne savaient qu’en faire ? Est-ce un malheur que les énergiques Yankees, en exploitant rapidement les mines d’or qu’elle recèle augmentent les moyens monétaires, qu’ils concentrent en peu d’années sur cette rive éloignée de l’Océan pacifique une population dense et un commerce étendu, qu’ils fondent de grandes villes, qu’ils créent de nouvelles liaisons maritimes, qu’ils établissent une voie ferrée de New York à San Francisco, qu’ils ouvrent vraiment pour la première fois l’Océan pacifique à la civilisation et que, pour la troisième fois dans l’histoire, ils donnent au commerce mondial une nouvelle direction ? L’« indépendance » de quelques Californiens et Texans espagnols peut en souffrir, la « justice » et autres principes moraux peuvent être violés ça et là, mais qu’est-ce en regard de faits si importants pour l’histoire du monde ? (1849, “Le Panslavisme démocratique“ http://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/02/fe18490214.htm, la version castillane ne semble pas accessible, serait-elle interdite ?).

La citation est excellente car elle ne fut pas réfutée par Karl Marx et elle repose sur un réductionnisme falsificateur du bakouninisme et sur une base du marxisme léninisme. En effet Bakounine n’a jamais prôné une évolution de l’histoire fondée sur la “justice et l’humanité”, il a accepté le point de vue de Marx de la lutte de classe, en nuançant le mécanisme économique par la prise de conscience révolutionnaire. De même que Marx et Engels, Bakounine désirait une société sans exploitation sociale basée sur la “justice et l’humanité”, SANS tutelle d’aucune minorité au dessus des masses et sans le contrôle de ces dernières. Les marxistes se sont empreignés de formules comme L’anarchisme, fils de la bourgeoisie, n’aura jamais une influence sérieuse sur le prolétariat (Pléjanov, 1895, http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=711) qui se répètent sous la plume de Rosa Luxemburg, Boukharine, Trotsky, etc., mais l’idéalisme marxiste ne peut éliminer la volonté critique et rebelle des travailleurs.

Engels, avec l’approbation (in)directe de Marx, affirme l’intérêt économique à long terme plutôt que la consultation des bases exploitées, et au passage, il justifie le colonialisme sous le prétexte que c’est une étape obligatoire du développement capitaliste. Lénine s’est comporté de la même façon en encourageant les soviets manipulés par le Parti (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=520) et en créant la Comisión extraordinaire opposée à la contre-révolution et au sabotage, Tcheka, le 20 décembre 1917. Et la Russie actuelle célèbre chaque 20 décembre (comme elle le fit en 2009) le “Den sotrudnika organov gosudarstvennoy i natsionalnoy bezopasnosti” [Jour du collaborateur des organes de la Sécurité étatique et national]. En URSS cette même fête existait, la même formule, avec “travailleur” au lieu de “collaborateur” ; comme c’est sympathique de maintenir les fêtes des défenseurs des hautes sphères ! Mais revenons au “cher” Lénine : pour lui, la Tcheka était un outil indispensable pour contrer les salariés, les “vermines”, les “parasites”, tant que le Parti n’aura pas décidé le moment où les masses seront prêtes pour le socialisme. C’est pourquoi il fallait liquider par le poteau d’exécution des makhnovistes aux insurgés de Kronstadt, tant en URSS que dans ses colonies et dans les pays gouvernés par le léninisme, comme les ouvriers du bâtiment à Berlin Est en 1953, et une longue suite qui arrive jusqu’aux étudiants de Tien An men en 1989... (On pourra compléter lors des prochaines années).

Il est évident que d’un point de vue libertaire, nous ne devons pas faire appel au vulgaire réductionnisme dont se servent les manipulateurs du peuple. Il est dangereux d’affirmer “Ce totalitarisme ; responsable de la mort de millions de gens par la famine ou les persécutions, qui a inspiré Castro pour imposer depuis cinquante ans à Cuba une dictature dont Chávez est un dévot admirateur.” En effet, cette phrase incite à penser que Chávez serait capable d’anéantir des millions de Vénézuéliens. Mais même en appliquant les pourcentages de victimes de la période du “socialisme réel” à la population de plusieurs pays qui ont vécu et continuent à vivre ce “socialisme réel”, ni la Bulgarie ni le Vietnam, ni les folies de Enver Hodja et de Chauchescu en Albanie et en Roumanie, aucun pays n’est arrivé à la démence généralisé des Bureaux politiques du PC en URSS, au Cambodge et en Chine. Autrement dit, comme Bakounine l’a écrit l’histoire n’a pas une évolution mécanique, même si de nombreuses similitudes apparaissent entre les partisans de la même idéologie.

Il en va de même pour la phrase suivante : “Il est possible que, vu son âge, Chomsky ne puisse pas le reconnaître”. La logique des choses fait que tout militant qui se met à écrire soit plus jeune ou plus vieux que la moyenne de ses lecteurs et l’important n’est pas cela, mais de donner des informations utiles. Vu un des derniers textes de Chomsky, "El legado de 1989 en los dos hemisferios”, 14.12.09, il est évident que Noam continue à nous apporter beaucoup, à 81 ans.
Comment juger une réalité avec des apparences d’ouvriérisme, comme celle de Cuba et du Venezuela de Chávez ?

Les deux situations sont très différentes : à Cuba, la réalité a été modelée par un appui extérieur artificiel de plusieurs décennies sur le dos des salariés du “socialisme réel” (la blague courante était quelle est la famille basique soviétique ou bulgare ? Les parents, les grands-parents, l’enfant, le petit cubain et l’autre petit vietnamien), et ensuite par une stagnation impressionnante (pire s’il n’y avait pas eu les investissements dans le tourisme du capitalisme espagnol) ; au Venezuela, nous avons affaire à un pays ayant de nombreuses possibilités mal utilisées.
Mais ils existent des similitudes entre Cuba et le Venezuela : dans les deux pays il y a deux hautes sphères dirigeantes qui prétendent avoir les plus grandes connaissances pour orienter le peuple et offrir un dialogue unilatéral de haut en bas sans restitution des messages, tout en ayant l’obsession d’un complot et de saboteurs (comme c’est bien d’avoir une sécurité de type tchékiste !).

Le témoignage de l’exilé cubain Nelson P. Valdés éclaire de nombreux aspects : La faible productivité, l’absentéisme professionnel et la prétendue indiscipline ne sont pas le résultat de la faible conscience des femmes et des hommes qui travaillent quotidiennement, c’est la conséquence directe d’un gouvernement révolutionnaire qui a distribué des bénéfices sociaux, mais qui n’a pas distribué le pouvoir. Comme les travailleurs ne prennent pas de décisions, ne sentent pas de responsabilité, tout comme auparavant, ils reçoivent des ordres d’en haut et ils vendent leur travail à ceux qui contrôlent les moyens de production. (“Burocracia y socialismo en Cuba”, revue Aportes, Paris, janvier 1972, p. 51).

Je crains que 99 % de la citation continue à être valable et les coups d’œil que je jette de temps en temps sur l’actualité cubaine me rappellent trop le quotidien bulgare du “socialisme réel” pour que je puisse penser autrement. L’ensemble des ingénieurs, des cadres supérieurs, en fait la petite bourgeoisie qui s’est enrichie et qui dépend du régime, parie sur une évolution progressive vers une société du genre yougoslave ou chinois et idolâtre le pseudo réformateur communiste local, qui lui permettra de maintenir son “status”. En Yougoslavie cela a marché jusqu’à l’écroulement nationaliste (que Tito a alimenté sans comprendre qu’il sabordait sa propre construction sociale). En Bulgarie les illusions sur Ivan Bashev dans les années 1960 se sont dégonflées avec son assassinat camouflé. Être un communiste intelligent au milieu de communistes médiocres a un prix fort (Georges Dimitrov est mort rapidement lorsqu’il s’est mis à critiquer Staline). La solution chinoise suppose une direction de main de fer et un contexte économique propre avantageux, peu probable à Cuba. Dans tous ces cas, le facteur commun est la confiance dans un gang au pouvoir, sans prêter attention aux gens normaux, aux salariés de la base. Il serait très étrange que ces derniers continuent à supporter la crise sans rechigner.

Pour le Venezuela, il me semble qu’en fait Chávez suit une voie semblable à celle de Perón et Evita dans les années 1940 en Argentine. Le régime s’est servi de la classe ouvrière pour lui donner des avantages réels et simultanément la faire dépendre fermement de la soumission vis-à-vis du patronat à travers une prétendue représentation syndicale de la CGT. Bien entendu, il y eut des cas d’insubordination, des sections syndicales qui se croyaient en mesure de faire plier des patrons (Cipriano Reyes contre les propriétaires étrangers des frigorifiques Swift à Berisso). Les dirigeants syndicaux laissaient s’enliser le conflit, mettaient de côté le meneur et obtenaient (en apparence) une convention collective excellente.

Dans ce pays il serait également très étrange de voir la base des travailleurs et des précaires accepter un système qu’ils ne pourraient pas contrôler.

Frank Mintz, 23.12.2009