Holocaustes et manipulateurs (hommage à l’historien Howard Zinn)

vendredi 5 février 2010, par Clarín, frank, Zinn Howard

Holocaustes et manipulateurs (hommage à l’historien Howard Zinn)

Le quotidien argentin Clarín a publié le 01.02.10 un bref éditorial “La mémoire de l’Holocauste juif dont le titre est un démenti du but prétendument indiqué. L’auteur-e- écrit : “Dans le monde entier tout le monde s’est souvenu durant cette semaine du nouvel anniversaire de la libération du camp de concentration nazi d’Auschwitz, qui commémore la fin de l’Holocauste. Les Nations Unies ont institué il y a cinq ans cette date de 1945 comme journée mondiale de la Mémoire [...]. Elle concerne, dans ce sens, tout le peuple juif, qui fut victime d’une politique d’extermination systématique de la part du régime nazi, avec des millions de morts dans les camps de concentration. Elle concerne, en outre, les leaders des pays européens, dont les sociétés ont subi deux guerres mondiales et perdu des millions de gens. Elle concerne, également, toutes les sociétés et les leaders du monde [...] Le souvenir et la mémoire des crimes de la seconde guerre continuent à avoir une actualité nécessaire face aux bruits qui relativisent des faits historiques et justifient les exterminations.

Situer l’holocauste en Europe et pour les seuls Juifs (en oubliant les Gitans, les noirs, les homosexuels, les handicapés) équivaut à un oubli systématique de la réalité latino américaine. C’est un outrage à l’étique défendue dans les lignes par le journal et bafouée entre les lignes par les faits quotidiens argentins (voir l’assassinat d’un chef diaguita en octobre 2009 http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=811 et la situation des Kom de la province de Formosa en janvier 2010 http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=881) et de son histoire d’holocaustes (extermination des peuples onas et tehuelche de Patagonie à la fin du XIX siècle). Sans compter le génocide des pauvres avec les carences sanitaires et scolaires (nouvelle ce même 1 février de la péremption de milliers de médicaments dans un hangar de Buenos Aires).

Howard Zinn, décédé le 28 janvier dernier, a écrit “Une prise de conscience plus large” (A larger consciousness) le 10 octobre 1999, résumé d’un exposé fait à la demande d’un groupe de Juifs de Boston. J’ai choisi les paragraphes les plus intéressants pour moi.

[...] Durant cette soirée j’ai parlé de l’holocauste, mais pas celui de la seconde guerre mondiale, des six millions de Juifs. Nous étions en 1984-1986 et le gouvernement des États-Unis appuyaient les gouvernements des escadrons de la mort en Amérique centrale. C’est pour cette raison que j’ai parlé de la mort de centaines de mille de paysans au Guatemala et au Salvador, victimes de la politique nord américaine. Mon idée était que la mémoire de l’holocauste juif ne devrait pas être encerclée par des barbelés, ghettoïsée moralement, bien isolé des autres génocides de l’histoire. Il me semblait que rappeler ce qui était arrivé aux Juifs ne servait un but important sauf s’il entraînait l’indignation, la colère, l’action contre toutes les atrocités, partout dans le monde.

Quelques jours plus tard le journal du campus publia une lettre d’un membre de la faculté qui m’avait écouté, un refugié juif qui avait abandonné l’Europe pour l’Argentine puis les USA [Jack Fuchs, voir son approche mesquine et de plus avec peu de souvenirs de son vécu, dans Dilemas de la memoria (la vida después de Auschwitz), (Dilemmes de la mémoire la vie après Auschwitz) Buenos Aires, 2006]. Il s’opposait énergiquement à mon extension du problème moral des Juifs d’Europe dans les années 1940 à des peuples d’autres parties du monde à notre époque. [...]

Certains juifs ont utilisé l’Holocauste comme moyen pour préserver une identité unique qu’ils considèrent menacée par les mariages mixtes et l’assimilation. Les sionistes se servent depuis 1967 de l’holocauste pour justifier une plus grande expansion israélienne en terre palestinienne et pour bâtir une base de soutien pour Israël assiégé (plus assiégé, comme David Ben-Gourion l’avait prévu, une fois occupé la rive ouest de Cisjordanie et Gaza). Et les hommes politiques non juifs ont fait usage de l’Holocauste pour construire un appui politique parmi les électeurs juifs peu nombreux mais influents [...]

Quand les Juifs se mettent à se concentrer sur leur propre histoire, à écarter leur regard de la terrible expérience des autres, ils font, ironie terrible, exactement ce que le reste du monde a fait en permettant que le génocide ait lieu. [...] Elie Wiesel, président de la Commission du président Carter sur l’Holocauste, refusa d’inclure dans la description de l’Holocauste les millions de mort de non Juifs d’Hitler. Cela, dit-il, “fausserait” la réalité au nom d’un universalisme erroné. [...]

Construire un mur autour de l’unicité de l’Holocauste juif c’est abandonner l’idée que l’humanité est un tout, que tous, quel que soit la couleur, la nationalité, la religion, nous méritons des droits égaux à la vie, à la liberté et à la quête du bonheur. Ce qui est arrivé aux Juifs sous Hitler est unique dans les détails mais cela partage les caractéristiques universelles de nombreux autres événements dans l’histoire humaine : le trafic d’esclaves dans l’océan atlantique, le génocide des aborigènes américains, les méfaits et les morts de millions de travailleurs, victimes de la vision capitaliste qui préfère le profit à la vie humaine. [...l’important est de] créer une plus grande solidarité contre les détenteurs de la richesse et du pouvoir, leurs continuateurs et les horreurs qui persistent aujourd’hui.