Emile Pouget

Dans les syndicales

suivi de La grève générale

samedi 12 février 2005, par Emile Pouget

Dans les syndicales

Eh oui, les fistons, le gniaff journaleux reprend sa plume et lève son tire-pied.
Il repique à la bataille, plus hardi et plus enragé, après avoir, pendant quelques mois (tant qu’a duré le Journal du Peuple), profité de ce que d’autres étaient à la besogne pour souffler un brin.
On est de vieilles connaissances !
Je pourrais donc, à la rigueur, ne pas me décarcasser pour expliquer ce que j’ai dans le ventre et dans la cafetière.
Pourtant, comme j’espère bien qu’aux vieux amis, il va s’en ajouter des nouveaux, qui se paieront nos flanches, je vais me fendre de quelques palabres explicatives.

MON PROGRAMME

Le programme du vieux gniaff est aussi connu que la crapulerie des généraux ; il est plus bref que la Constitution de 1793 et a été formulé, il y a un peu plus d’un siècle, par l’Ancien, le Père Duchêne :
" Je ne veux pas que l’on m’em ... mielle ! "
C’est franc. Ça sort sans qu’on le mâche ! Et cette déclaration autrement époilante que celle des Droits de l’Homme et du Citoyen, répond à tout, contient tout, suffit à tout.
Le jour où le populo ne sera plus emmiellé, c’est le jour où patrons, gouvernants, ratichons, jugeurs et autres sangsues têteront les pissenlits par la racine.
Et, en ce jour-là, le soleil luira pour tous et pour toutes la table sera mise.

Mais, mille marmites, ça ne viendra pas tout de go ! La saison est passée où les cailles tombaient du ciel, toutes rôties et enveloppées dans des feuilles de vigne.

Pour lors, si nous tenons à ce que la Sociale nous fasse risette, il faut faire nos affaires nous-mêmes et ne compter que sur notre poigne.
Certains types serinent qu’il y a mèche d’arriver a quelque chose en confiant le soin de nos intérêts à des élus entre les pattes desquels on abdique sa souveraineté individuelle. Ceux qui prétendent cela sont, ou bien aussi cruches, ou bien aussi canailles que les abrutisseurs qui nous prêchent la confiance en Dieu.
Croire en l’intervention divine ou se fier à la bienveillance de l’Etat, c’est identique superstition.

Y a qu’une chose vraie et bonne : l’action directe du populo.

Et, foutre, ceux qui s’imaginent que pour agir il faut que se présentent des circonstances exceptionnelles, se montent le bobêchon.
Certes, pour faire le saut de la société bourgeoise dans la société galbeuse où il n’y aura plus ni riches, ni pauvres, ni dirigeants, ni dirigés, il y faudra un sacré coup de chambard.
Mais, d’ici là, on peut préparer le terrain.

C’est la besogne à laquelle est attelé le Père peinard. Il y a deux façons de comprendre la chose : en obliquant vers la politique ou en aiguillant sur les questions sociales et économiques.
La Politique ?

Le vieux gniaff s’en occupera juste assez pour en fiche la salopise en lumière ; par l’accumulation des faits, il prouvera la malfaisance permanente des gouvernants.

Puis, c’est avec une faramineuse jubilation qu’il crossera les souteneurs de la société actuelle.
Les Galonnards qui abrutissent nos fistons dans les casernes, au point de les transformer en assassins de leurs paternels, de leurs frangins et de leurs amis.

Les Ratichons qui rêvent le rétablissement de l’Inquisition et qui, avec leurs cochonnes de Croix, empoisonnent le pays.

Les Jugeurs qui distribuent l’Injustice au gré des dirigeants, sont patelin avec les gros bandits et teignes avec les mistoufliers.
Pas un de ces chameaux, non plus que les autres vermines, ne passera au travers et n’évitera l’astiquage du Père peinard.
La question sociale

Ah. fichtre, ceci est une autre paire de manches !

C’ est aux question s économiques, qui sont la trame de la Vie, que le Père peinard donnera la première place : il s’intéressera aux moindres rouspétances des exploités et jubilera chaque fois qu’il verra une floppée d’entre eux laisser les politiciens à leurs billevesées et partir carrément en guerre contre leurs singes.

Les grèves et tout ce qui s’ensuit : exodes, boycottages, sabotages... de tout cela, le Père peinard ne perdra pas une bouchée.

Et, comme de juste, il ne perdra pas un geste des groupements corporatifs qui, par la vulgarisation de l’idée de Grève générale, poussent richement à la roue de la Sociale.

Sur ce, je pose ma chique.
Il fait soif... On s’en va boire une versée de picolo, avec. quelques copains... et on va trinquer à la santé des lecteurs du Père peinard et à la prochaine venue de la Sociale.

14 janvier 1900

LA GRÈVE GÉNÉRALE

Nom de dieu, ça a l’air de chauffer bougrement dans tous les patelins. Si ça marche sur ce pied, nous allons en voir de belles : ça pourrait bien être le commencement de l’entrée en danse.
Dans le Pas -de-Calais et dans le Nord, les mineurs se remuent et font du pétard.

En Belgique, dans un patelin qui est tout noir de charbon, le Borinage, et où les pauvres bougres triment dur et gagnent peu, ça bibelotte aussi.
Les Angliches eux, font des réunions épastrouillantes, dans les rues et sur les places. Ils sont des millier, et des milliers à discuter la question de la Grève Générale.

Y a pas jusqu’aux Alboches qui n’aient des intentions de faire du chabanais. Les mineurs de Westphalie ont été roulés comme des couillons par leur cochon d’empereur et leurs salops de patrons. Ils ont ça sur le coeur, et ils n’attendent qu’une occase pour recommencer plus hardiment que la première fois.

Ah, mille tonnerres, l’hiver s’annonce bougrement mal pour les richards ; tout ça va leur foutre une frousse du diable !
Ils pourraient bien piquer un de ces chahuts, très hurf, quelque chose dans les grands prix, qui les ferait rire jaune. Et nom de dieu, m’est avis que ça ne serait pas trop tôt.

Seulement les amis, si on veut que ça aille comme sur des roulettes, faut pas faire les daims comme on a fait jusqu’ici. Faut plus se foutre en branle les uns après les autres, on n’y gagne que de se faire assommer chacun à son tour, - et sans profit pour personne.
Aujourd’hui c’est la Grève Générale qu’il faut. Par exemple, pour le moment c’est les mineurs qui font du pétard ; le plus beau coup serait que tous les bons bougres qui travaillent dans les mines cessent illico de sortir du charbon.

Puis, qu’il y ait de l’entente, que les uns ne tirent pas à hue, les autres à dia ! D’autant plus que s’il n’y a pas de solidarité entre les bons bougres, c’est eux qui en supportent les conséquences.
A preuve les mineurs de Lens ; ils s’étaient foutus les premiers en grève, et les premiers ils ont repris le turbin. La Compagnie leur avait promis 10 pour 100 d’augmentation, les types étaient contents, ils croyaient avoir dégotté le Pérou, parce que leurs singes leur foutaient dix sous de plus par jour ! Tas de couillons.
Or, savez-vous ? La Compagnie les a augmenté de dix sous, mais du même coup, elle les a diminué de quinze ; bénéfice net : cinq sous de perte par jour !

Ah, nom de dieu, les patrons sont de meilleurs calculateurs qu’on ne pense : à chipotter sur les centimes avec eux, le populo sera toujours foutu dedans.
Je vois d’ici la gueule que vont faire les Lensois le 6 novembre, qui est le jour de sainte Touche pour eux. Quand ils vont voir que leur quinzaine après leur victoire est moins forte qu’avant, ils allongeront un de ces nez, - qui pourrait bien porter malheur aux crapules de la Compagnie.

Voilà ce qu’ils ont gagné à vouloir faire la grève partielle !
Oui, nom de dieu, y a plus que ça aujourd’hui : la Grève Générale !
Voyez-vous ce qui arriverait, si dans quinze jours ou trois semaines y avait plus de charbon. Les usines s’arrêteraient, les grandes villes n’auraient plus de gaz, les chemins de fer roupilleraient.
Ça serait la grève forcée pour un tas de métiers. Du coup le populo presque tout entier se reposerait. Ça lui donnerait le temps de réfléchir, il comprendrait qu’il est salement volé par les patrons, et dam, il se pourrait bien qu’il leur secoue les puces dare-dare !
Mais nom de dieu, faudrait pas se borner à la grève toute pure. C’est une blague infecte, qui ne procure que davantage de mistoufle, si au bout d’un mois ou deux, il faut rentrer couillons comme la lune, dans le bagne patronal.

Faut plus de ça mille tonnerres ! Les bons bougres comprendront qu’ils ont mieux à faire qu’à s’enfermer dans leurs piaules, ou à se balader en rangs d’oignon, en gueulant des chansons pacifiques.
Ils comprendront que le moment est venu de foutre les pieds dans le plat.
Tant que le populo ne se sera pas foutu dans la caboche qu’il doit se passer de patrons, y aura rien de fait. Or pour apprendre à se passer de cette sale vermine, faut faire comme si elle n’existait pas.
Ainsi par exemple les mines, c’est les mineurs qui les ont creusées, c’est Le eux qui les entretiennent et les pomponnent, c’est eux qui en sortent le charbon : les grosses légumes ne font qu’empocher les picaillons, et rien de plus.

Donc, une fois que les mineurs seraient tous en l’air, que la grève serait quasiment générale ; après avoir affirmé en quittant le turbin, qu’ils en ont plein le cul de travailler pour leurs singes.
Faudrait, nom de dieu, qu’ils se foutent à turbiner pour leur propre compte ; la mine est à eux, elle leur a été volée par les richards, qu’ils reprennent leur bien, mille bombes !
Et si les mineurs travaillaient pour eux, s’ils refusaient aux exploiteurs les gros bénéfices, y aurait plus les avaros qu’il y a : plus de grisou, plus de types écrabouillés, plus de purée pour les vieux, plus de mistoufle pour les estropiés !
Oui, ce nom de dieu, voilà ce qu’il faudrait ! Et le jour où assez marioles, y aura une tripotée de bons bougres qui commenceront le chabanais dans ce sens, eh bien, nom de dieu, foi de Père peinard, le commencement de la fin sera arrivé !

3 novembre 1889